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samedi 19 juin 2021

Homélie pour le 12ème dimanche du Temps de l'Eglise - 20 juin 2021

Il n’est pas nécessaire d’être dans la barque pour mesurer le désagrément du roulis et l’assaut des courants. Pourtant, de cette barque, nous en sommes. Nous y sommes embarqués car elle est l’Eglise.  En vertu de notre baptême qui nous établit comme membre de ce Corps, nous le savons pour en faire l’expérience : l’Eglise vit aujourd’hui, dans nos pays, un effondrement apparent qui nous inquiète tous. La barque de saint Pierre est secouée. Elle prend l’eau de toutes parts. Va-t-elle va couler à pic comme le Titanic ? Le temps de la chrétienté est terminé. Il subsiste en notre imaginaire comme ce temps idéal où le sol était ferme et tout bien assuré. Mais elles sont loin les années où l’Eglise était installée, puissante, avec des prêtres en nombre, des réseaux multiples d’organisations, la catéchèse pour tous les enfants et des églises bondées. Passé sans doute idéalisé, et qui peut prendre l’allure d’une image d’Epinal, mais passé blessé et outragé par tant d’abus et entaché jusqu’aujourd’hui. L’Eglise, avant-gardiste aussi, a créé les premières universités, les hôpitaux, les écoles pour démunis, les mutuelles et les maisons d’édition. Maintenant, l’Etat prend à sa charge aussi bien l’enseignement et la culture, que la santé et la solidarité. Faut-il s’attrister que l’Etat assume enfin ses responsabilités ?


Ces changements profonds nous effraient comme une tempête qui secoue profondément. De fait, nous sommes en butte à l’indifférence ou au dénigrement, à des vagues successives de revanche, de ressentiment, d’agressivité, parfois même d’un apparent athéisme d’Etat. Notre fidélité fait rire et nos symboles sont objets de dérision dans les médias et la publicité. Cette fois la barque de saint Pierre est prise dans la tempête, tout s’en va à veau l’eau et nous allons couler. Faut-il revenir en arrière, rentrer au port, nous mettre à l’abri dans un passé idéalisé ? Faut-il prier le Christ et le secouer ? A l’évidence, il dort. Oserons-nous le réveiller ?


Jésus dort et son sommeil est symbole de mort. Il est couché, inerte, à plat. C’est la Pâque et la panique est là, sauve qui peut, chacun pour soi ! Mais voici qu’il s’éveille. Il se met debout, et c’est la Résurrection. « N’ayez pas peur ! » La tempête est tombée, le calme s’établit dans la lumière de Dieu. C’est le petit matin d’une nouvelle création dans un silence merveilleux. Tout l’Evangile nous dit ce passage d’un bord à l’autre de la vie, au travers de la peur. La foi correspond à un incessant départ en mission, de l’autre côté du lac et le passage est toujours risqué. Tout l’Evangile nous dit que malgré tout, Jésus est au milieu de nous et que c’est lui qui nous conduit. Nous ne comprenons pas tout, nous ne comprenons parfois même plus rien, mais nous pouvons nous appuyer sur lui comme s’est lui-même appuyé sur son Père, notre Dieu. C’est la foi. Elle permet de surmonter la peur. Non pas de ne plus avoir peur du tout, car nous avons toujours peur, mais la foi nous donne de ne pas être paralysés. L’Evangile ne nous cache pas que le monde change, que les temps changent, que la tempête fait rage, qu’il fait nuit et que la conversion des cœurs d’abord et donc aussi des institutions devient plus urgente encore. Mais il nous dit aussi que le Christ nous accompagne et qu’il a traversé la mer. Il a franchi les obstacles, en particulier la mort. Il a mis le pied sur l’autre rive et il nous y conduit.


Si nous regardons l’histoire avec sérieux, nous verrons que toutes les générations ont vécu l’impression d’être les dernières. Comme le disait Jean Paul II aux chrétiens du Maroc : « on ne vous demande pas de faire nombre, on vous demande de faire signe ». Ainsi donc jamais la vie n’a été facile et il faut toujours aller de l’avant, passer sur l’autre rive sans vouloir s’installer. C’est vrai pour tout le monde mais nous, nous le savons. L’Evangile nous le dit clairement. C’est la condition normale de l’homme et celle du chrétien. Dans cette traversée nous ne sommes pas seuls et, même si les vagues sont fortes et tout semble sombrer. Même si Jésus dort, les vents et le ciel lui obéissent. En attendant il ne reste plus qu’à ramer !


AMEN.


Michel STEINMETZ †


samedi 12 juin 2021

Homélie pour le 11ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 13 juin 2021

L’évangile de Marc débute par une annonce ; « le règne de Dieu est proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1,15). Mais comment comprendre « le règne de Dieu ». A quoi peut-il ressembler ? Quelle différence y aurait-il avec un royaume terrestre ? Pour les contemporains de Jésus : est-ce que l’avènement du règne de Dieu allait être la restauration du royaume de David, l’expulsion des occupants romains, bref une nouvelle figure de la société politique dans laquelle ils vivaient ? La même question demeure pour nous aujourd’hui : sous quelles modalités, avec quelles formes, le Règne de Dieu peut-il prendre corps au sein de nos sociétés sécularisées ? Ou pour les choses plus directement : la foi chrétienne doit-elle recourir au lobbying pour s’imposer comme une force incontournable de la société ? Doit-elle imposer sa loi ? Doit-elle faire entrer en résistance ? Nous mesurons bien combien les débats sociétaux qui ne cessent d’agiter notre société ravivent à chaque fois ces questions. L’actuelle révision des lois de bioéthique en est un exemple patent. Ainsi les paraboles qu’utilise Jésus ne sont-elles pas des équations mathématiques ou des illustrations contractuelles : elles sont des histoires simples, des comparaisons limpides.


Les deux petites paraboles que nous avons entendues sur le règne de Dieu insistent sur un aspect très important : ce ne sont pas les hommes qui construisent le règne de Dieu, pas même les disciples, mais c’est Dieu lui-même qui lui donne vie et croissance. De même que l’homme qui sème une graine en terre ne peut la faire pousser par son désir ou ses propres forces, ni par ses efforts donner une fécondité particulière telle que celle que connaît la graine de moutarde, de même, le règne de Dieu n’est pas au bout de nos efforts. Il n’est pas l’application de nos principes et de nos règles pour transformer la société selon nos désirs. Il est une force considérable si l’on considère ce qui va être produit à partir de la graine de moutarde, mais il est une force mystérieuse si l’on considère comment la graine plantée en terre pousse et donne du grain. Force mystérieuse et puissante, qui traverse les événements et le cours de l’histoire des hommes, sans la transformer de manière visible immédiatement. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu s’est fait proche, que les Romains sont partis et que le royaume de David a été rétabli. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu est proche de nous, en ce temps que nous vivons, que tous les hommes et les femmes de notre temps vont se mettre à vivre selon les commandements de Dieu. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu s’est fait proche que nos sociétés vont s’identifier au règne de Dieu. 


Et nous savons que c’est une tentation permanente pour les chrétiens, soit de vouloir modeler la société en fonction des commandements de Dieu par la force, le combat, la lutte, et non par la conversion des cœurs, soit, ce qui est encore plus dangereux, de croire que Dieu est impuissant devant les événements auxquels les hommes sont soumis. Nous voudrions que Dieu agisse à notre manière, nous voudrions enrôler la force de Dieu pour mettre en œuvre nos objectifs, mais ce n’est pas de cette façon-là que le Christ annonce le règne de Dieu. Dieu travaille au cœur des événements comme il travaille la liberté et le cœur de tous les hommes, mais d’une façon qui nous échappe et que nous ne maîtrisons pas. Il n’est d’autre méthode que celle que Dieu choisit, quand bien même nous penserions avoir un meilleur rendement avec nos propres process. Cette voie est celle du témoignage. Vous êtes convaincus, au nom de votre foi, du caractère inviolable de la vie humaine de son origine à son terme. Fort bien. Commencez par en vivre, plutôt que d’en faire des discours. Vous êtes persuadés de la valeur des personnes âgées pour notre société. Fort bien. Commencez par les respecter. Et engagez-vous, mettez-vous en relation non pour manifester mais pour que l’Eglise, en ses institutions en ce monde, soient prophétique dans son accueil de ces réalités. 


Notre mission, c’est d’annoncer cette parole de Dieu et d’en vivre avant de vouloir en faire les autres. Dieu nous garantit que c’est lui qui donnera la croissance et la fécondité pour que son règne soit un abri pour tous les êtres vivants.


AMEN.

Michel STEINMETZ †


vendredi 4 juin 2021

Homélie pour la solennité du "Corpus Domini" (B) - 6 juin 2021

Quand les catholiques affirment leur foi en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, ils ne font pas plus preuve de cannibalisme en communiant qu’ils n’exercent des talents de tortionnaires en maintenant le Christ circonscrits dans la présence de l’hostie. Le Concile Vatican II l’affirme, il y a près de soixante ans : 

« il est présent…  au plus haut degré, sous les espèces eucharistiques. Il est présent, par sa puissance, dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c’est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures. Enfin il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : ‘Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux’ (Mt 18, 20). » (SC 7)

 

Pourtant cette présence dans les espèces eucharistiques, ne cessent d’étonner, voire de choquer. C’est déjà le cas des Juifs quand, dans l’évangile, Jésus parle de se donner en nourriture. Ces mêmes Juifs qui ont grandi dans la foi d’Israël et dans la certitude que Dieu se donne par sa Loi, comme par un intermédiaire de sa présence pour vivre son Alliance. Cette Loi est écrite sur des tables de pierre. Et pour que l’Alliance soit scellée, il faut que le sang soit répandu. Pourtant, et nous le savons bien, les sacrifices vont continuer d’accompagner le quotidien croyant d’Israël autant que le sans continuera de couler. Si ce dernier n’est que le signe d’une Alliance dont la lettre doit toucher le cœur et obtenir sa conversion, l’amitié de Dieu sera toujours à retrouver. Or voici que – ainsi que l’exprime saint Thomas d’Aquin dans la séquence de ce jour : « L’ordre ancien le cède au nouveau, la réalité chasse l’ombre, et la lumière, la nuit. »


Ainsi le Christ, en célébrant la Pâque, annonce son propre sacrifice : « Prenez, ceci est mon corps. […] Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude. » Il annonce sa mort sur la croix et le sens qu’elle aura dans la lumière de sa résurrection. Thomas d’Aquin ajoute : « À ce banquet du nouveau Roi, la Pâque de la Loi nouvelle met fin à la Pâque ancienne. » Le Christ inaugure donc des temps nouveaux. Désormais la Loi ne sera plus inscrite sur des tables de pierre, mais la loi nouvelle de l’Evangile sera gravée dans le sacrifice de cet homme. Et cet homme n’est pas qu’un homme, c’est Dieu lui-même qui consent à s’abaisser en son Fils pour nous relever et nous établir dans une alliance qui ne passera pas. Voilà, frères et sœurs, ce que nous célébrons en ce jour et ce que chaque eucharistie nous fait célébrer. Nous découvrons que nous ne sommes plus dans une situation de face-à-face qui nous ferait quémander la sollicitude d’un dieu, mais bel et bien dans un partenariat dont Dieu nous fait la grâce. L’eucharistie est un mouvement qui vient nous saisir et qui nous entraîne à devenir ce que nous sommes : le corps du Christ.


Nulle passivité n’est possible quand nous nous avançons vers l’autel pour recevoir ce corps eucharistique. Nul silence n’est permis à l’écoute de cette parole de monstration : « le corps du Christ » ; nul « merci » n’est de mise comme si le prêtre vous faisait quelque politesse en vous le donnant. Mais un « amen » qui doit claquer et sortir de vos tripes et de votre cœur, comme votre acquiescement à devenir un autre Christ. Ne vous contentez pas de faire pour lui les préparatifs comme ce jour-là les disciples. Bien plus, vous êtes conviés à la table de ce repas et invités à le reconnaître Celui dont la chair de ressuscité prend l’apparence du pain. « Ce qu’on ne peut comprendre et voir, notre foi ose l’affirmer, hors des lois de la nature. » Et Thomas de poursuivre : « Sa chair nourrit, son sang abreuve, mais le Christ tout entier demeure sous chacune des espèces. On le reçoit sans le briser, le rompre ni le diviser ; il est reçu tout entier. Qu’un seul ou mille communient, il se donne à l’un comme aux autres, il nourrit sans disparaître. »


Si l’habitude vous gagne en communiant, tel un réflexe, retrouvez la mémoire eucharistique qui vous fera vous souvenir que vous aurez le Christ, mort et ressuscité pour vous, entre vos mains. En le recevant avec foi, votre vie passera dans la sienne. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


vendredi 28 mai 2021

Homélie pour la solennité de la Très-sainte Trinité - 29 mai 2021

Quand un enfant vient au monde et advient à la vie, il reçoit un nom. Et ce nom développera en lui la capacité à se situer et à nommer à son tour. Ce nom sera celui de son inscription dans la communauté des hommes. Ce nom sera d’une part le prénom que ses parents auront choisi pour lui et le patronyme qu’il recevra d’eux. Il entrera ainsi dans une histoire familiale. Sa liberté se développant au fil de sa croissance, il apprendra – ou pas – à faire sien ce qu’il aura reçu. L’évangile nous livre des exemples fameux de naissance et d’étonnement face au nom choisi pour l’enfant : rappelez-vous Jean-Baptiste et Jésus. Mais il y a là quelque chose de capital. En entrant de même dans la liturgie du baptême, à la porte de l’église, le prêtre demande solennellement aux parents : « Quel nom avez-vous choisi pour votre enfant ? ». 


Baptisés, nous recevons certes un nom, celui qui nous confère une identité sociale, mais bien plus encore. Nous entrons dans une communauté de nom, en étant baptisés « au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ». Nous découvrons alors la nature et l’origine de notre véritable identité. Elles résident dans l’initiative de Dieu qui veut faire de nous ses familiers, ses intimes. Nous sommes pris dans les relations qui unissent entre elle les personnes divines. La Trinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit devient notre milieu naturel, notre terreau familial. Pour preuve, nous le rappelons à chaque fois que nous enveloppons du mystère trinitaire quand nous nous drapons littéralement du signe de la croix en disant : au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.


« Est-il un dieu qui ait entrepris de se choisir une nation, de venir la prendre au milieu d’une autre, […] – comme tu as vu le Seigneur ton Dieu le faire pour toi en Égypte ? ». Devant ce choix, inouï, il faut bien le dire, d’être l’objet de l’initiative divine, Moïse intime à ce peuple de bien mesurer sa chance et de « garder les commandements » du Seigneur. C’est là le gage de sa prospérité. Il s’agit donc de demeurer au cœur de cette relation, de persévérer dans cette communauté de nom. C’est ce que saint Paul souligne en affirmant : « tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. » 


Contrairement à notre identité sociale, dont peuvent attester nos papiers, l’identité reçue à notre baptême demande d’être cultivée et entretenue. Nous savons bien que dans une famille il en va de même. Et on est souvent prompt à le faire pour préserver l’équilibre, le vivre-ensemble, l’harmonie. Ici nulle place pour la peur ou la crainte car l’Esprit reçu est celui « qui fait de nous des fils » et nous ouvre à une relation filiale avec Dieu au point de l’appeler « Père ». « C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » ajoute encore l’apôtre. Cette connaissance ne vient pas de nous : elle n’est ni le résultat de notre intelligence rationnelle, ni le fruit de nos mérites. Elle est pure grâce. Par le baptême que nous avons reçu, au nom de la Trinité, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nous sommes entrés dans un réseau de relations avec Dieu dont rien ne peut nous séparer. Nous sommes intégrés à cette relation avec Dieu, pas simplement comme des serviteurs un peu stupides à qui l’on demanderait de prier au moment fixé, sans pouvoir toucher la relation avec Dieu ni la susciter, nous entrons avec Dieu dans une relation d’enfants avec leur Père.


En fêtant la Trinité, nous fêtons notre propre condition : celle dans laquelle nous sommes intégrés à notre baptême et dont nous avons à prendre soin chaque jour. Vous vous demandez quel régime adopter à cette fin ? Regardez le Christ, aimez-le et imitez-le. Rien de plus. Il est avec nous tous les jours jusqu’à la fin du temps. Il est notre porte d’entrée dans la vie divine. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


samedi 22 mai 2021

Homélie pour la solennité de Pentecôte - 23 mai 2021

Nous avons encore tous en mémoire le violent incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019. Le monde entier est resté stupéfait et bouche bée devant les images du vaisseau huit fois centenaire ainsi la proie des flammes. Nous avons été marqués, nous avons été attristés, peut-être avons-nous pleuré. Rappelez-vous à quelle vitesse nous avons vu le feu se propager engloutissant à vue d’œil des mètres et de toiture et de charpente, si bien que les sapeurs-pompiers, dans une remarquable tactique, décidait pour gagner leur combat de laisser « la part du feu ».


Aujourd’hui, nous entendions dans le récit qu’en font les actes de Apôtres comment le feu s’est répandu sur les apôtres le cinquantième jour après Pâques. Alors qu’« ils se trouvaient réunis tous ensemble », un bruit vient du ciel et qu’ils comparent à un violent coup de vent. L’intérieur du cénacle, cette chambre haute dans laquelle ils sont retirés, en est rempli. Apparaissent des « langues qu’on aurait dites de feu ». Et ce feu se répartit pour venir se poser sur chacun d’eux. L’incendie de Notre-Dame nous a rappelé, s’il le fallait, combien le vent peut propager le feu. La Bible nous enseigne que l’Esprit est comparable à un souffle, tantôt brise légère, tantôt vent violent. On ne sait ni d’où il vient, ni où il va. Cela signifie bien que Dieu a toujours l’initiative de la communication de son Esprit : « l’Esprit de vérité qui procède du Père », comme le rappelle Jésus dans l’évangile de Jean. Pourtant à la différence du feu, qui ravage et détruit, l’Esprit est un « Défenseur » et il établit dans la vérité. Il n’est donc pas à fuir mais à demander. Il est vrai que, parfois, cet Esprit purifie aussi pour enlever en nous ce qui est mort et doit être délaissé, pour « ne pas satisfaire aux convoitises de la chair ». 


Vous aurez remarqué combien le feu, quand bien même il se sépare, reste pleinement du feu et ne perd rien en intensité. Il en est de même quand il se pose sur les apôtres et Marie au Cénacle. Chacun ne reçoit pas une part seulement de cet Esprit, mais il le reçoit tout entier. Ainsi « tous furent remplis d’Esprit Saint ». Imaginez donc seulement un instant ce à quoi pourrait ressembler l’Eglise, le monde, si chacun d’entre nous qui avons reçu l’Esprit à notre baptême, nous qui avons reçu cette force spéciale en vue du témoignage à notre confirmation, laissait en lui, en elle, la « part au feu ». Combien nos existences en seraient radicalement transformées en laissant agir en nous cet Esprit de Dieu lui-même et dont l’accueil décuplerait nos forces et nos capacités. De la peur, les apôtres passent à l’ardeur de la mission. De leur intelligence lente à croire, à la plénitude de la connaissance. De leur individualité à l’universalité. 


Les apôtres, au sortir du cénacle, parlent et chacun les comprend dans sa propre langue d’origine. Ce qui nous fait comprendre que la Bonne Nouvelle de l’Evangile ne concerne pas que certains qui seraient plus capables de l’accueillir que d’autres, parce qu’ils en maîtriseraient la langue, les concepts ou l’intelligence. Cette Bonne Nouvelle rejoint chacun au cœur de la particularité de son existence, de sa culture et de ses orientations. Pour nous, cinquante jours après le sacrifice de l’Agneau véritable, le Christ, nous ne célébrons plus le don de la Loi que le doigt de Dieu a écrit sur des tables de pierre, mais l’action de son Esprit qui grave la loi nouvelle au fond des cœurs et les embrase de son amour. Cela n’est donc plus une action extérieure dont nous serions les spectateurs, mais quelque chose d’intérieur dont nous devenons participants : Dieu vient habiter en nous. La Bonne Nouvelle de Pâque prend chair en nous. Elle nous consume.


Chères catéchumènes, voici le feu dont vous allez prendre, voici le don que Dieu vous fait aujourd’hui. Ne regardez pas tant chez nous le feu qui couve, que les braises ardentes que l’Esprit maintient en nous. Ne laissez pas s’étendre ce feu sacré. L’Esprit vous entraînera à vous dépasser vous-mêmes, au-delà de ce que vous imaginez. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


mardi 11 mai 2021

Homélie pour la solennité de l'Ascension du Seigneur - jeudi 13 mai 2021

Michel Fourniret est mort lundi. On aurait préféré que les sordides exactions de « l’ogre des Ardennes » ne soient que fiction. Un scénario imaginaire, exorcisant nos pires terreurs. Condamné à la perpétuité incompressible, il fut reconnu coupable en 2008 par la cour d’assises des Ardennes des meurtres de sept jeunes filles, âgées de 12 à 22 ans ; Un film au final plombé, qui se conclut sur trop de questions sans réponses, sur une insupportable frustration pour le père d’Estelle Mouzin et des 21 disparues dont les « cold cases » devaient être réexaminés. Pour ces familles qui resteront peut-être à jamais sans réponse, c’est sans doute une seconde mort. C’est cette souffrance que je vous invite à considérer.


Les apôtres, et parmi eux Marie au tout premier plan, avaient été confrontés à la mort brutale et violente de Jésus. Celui-là même qui, acclamé par la foule comme « roi » alors qu’il entrait dans Jérusalem, et condamné à mort cinq jours plus tard sous les cris vindicatifs de cette même foule, avait été mis à mort comme un criminel. Eux savaient que c’était un homme de bien, qui avait guéri tant de souffrances et prêché l’imminence du royaume de Dieu. Non seulement l’atrocité de la mort de Jésus, mais aussi son honneur ainsi jeté en pâture, avait été pour eux insupportable. Voilà aussi qu’ils s’étaient faits, habitués, à la présence déroutant mais réelle de Jésus ressuscité. Ils avaient progressé dans cette connaissance, constant qu’il était tout à la fois bien le même et profondément autre. Eux qui pour certains avaient repris le cours de la vie d’avant, avaient été réconforté de cette présence. Il ne les avait pas abandonnés. Il est plus fort que la mort. Sa bonne nouvelle n’est pas une duperie de plus dans le concert des opinions du monde.


Pourtant, quarante jours après Pâques, Il leur apparaît à nouveau et leur parle du Règne de Dieu. Il promet une force d’en-haut, celle du Saint-Esprit, en leur rappelant qu’ils ne sont pas les maîtres du temps. Ne sera-ce qu’une espérance déçue ? Pour l’heure ils ne le savent pas. Alors sans doute vivent-ils ce départ comme une « seconde » mort, un abandon. La preuve, par crainte des Juifs, ils se rassembleront et s’enfermeront ensemble au Cénacle. 


Pourtant, cette apparente absence désormais est un passage obligé. Elle constitue en fait un passage de témoin : « vous allez recevoir une force quand le Saint-Esprit viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » Et curieusement la verticalité de l’ascension va céder la place à l’horizontalité du groupe des disciples. Alors qu’il le voit s’élever et qu’« une nuée vint le soustraire à leurs yeux », deux hommes en vêtements blancs les invite à ne pas rester là, à regarder vers le ciel. Ils doivent maintenant répondre à leur vocation : proclamer la Bonne Nouvelle. Progressivement, et par le don de l’Esprit, ils vont saisir que le corps du Christ n’est pas ou plus seulement circonscrit dans le corps physique de Jésus, ni même dans la matérialité de son corps ressuscité. L’Ascension révèle que le corps du Christ sera désormais le Christ total, Christus totus selon le mot d’Augustin : la tête et les membres. C’est ce que l’oraison d’ouverture de la cette messe formulait en ces termes : « nous sommes les membres de son corps, il nous a précédés dans la gloire auprès de toi, et c'est là que nous vivons en espérance. »


A nous de répondre à la question de saint Cyrille d’Alexandrie : « Si nous formons tous entre nous un même corps dans le Christ, et non pas seulement entre nous, mais avec lui, puisque évidemment il est en nous par sa propre chair, comment donc notre unité entre nous et dans le Christ n'est-elle pas déjà visible ? » A nous d’implorer le don de l’Esprit pour qu’« en ayant part au Corps et au Sang du Christ, nous soyons rassemblés par l’Esprit-Saint en un seul corps ». L’Ascension du Christ sera, non une seconde mort, mais bien, déjà, notre victoire. Celle qui nous fait entrevoir ce que nous sommes. 



AMEN.


Michel STEINMETZ †


vendredi 7 mai 2021

Homélie pour le 6ème dimanche de Pâques (B) - 9 mai 2021

Gagner son ciel… C’est, par-delà le côté quelque peu désuet de la formulation, que se pose le problème pour un bon nombre de chrétiens. Gagner son ciel, ou pour dire les choses autrement : se concilier l’amitié de Dieu, sa bienveillance, sa protection, sa clémence, sa grâce. Ou tout à la fois, d’ailleurs. Gagner son ciel, c’est-à-dire ce qu’il conviendrait de faire pour nous rendre intéressants et aimables aux yeux de Dieu, attirer son attention aimante sur nous, en nous faisant remarquer par notre bien-vivre. Le langage scout parlerait ainsi de « bonnes actions » qu’il s’agirait de « capitaliser » comme des points en vue d’une retraite, qui serait ici la récompense de la vie éternelle. Cette vision du christianisme est fausse, et dans un certain sens hérétique. 


Peut-être vous sentez-vous, en raison de la manière dont vous conduisez votre vie, ou bien d’erreurs du passé, ou bien de souffrances toujours vives, incapables de goûter pleinement l’amour de Dieu ; peut-être vous en estimez-vous indignes. Réécoutez alors avec attention ce que Jésus vient de nous dire : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. » Et si nous n’avions pas encore compris, saint Jean insiste : « Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés. » Il ne s’agit donc pas tant de nous hisser au niveau de Dieu – ce qui serait impossible – que de le laisser nous rejoindre et nous laisser saisir par son amour. 


C’est l’expérience assez déroutante à vrai dire qui se vit à Césarée et que nous relate le livre des Actes. Alors que Pierre est interpellé par Corneille, un centurion de l’armée romaine, l’Esprit descend sur tous ceux qui écoute sa prédication et se manifeste. Les juifs dans l’auditoire sont stupéfaits. Comment cela est-il seulement possible que l’Esprit de Dieu soit accordé à des hommes et des femmes qui ne partagent pas la foi d’Israël, la foi de ce peuple que Dieu a fait dépositaire de ses commandements ? Il s’est lié à ce peuple qu’il a établi comme son élu et, maintenant, il se « donnerait » à d’autres à des païens ? Cela ne serait-il pas trop facile alors qu’eux, pour le coup, se fatiguent jour après jour à respecter les termes de cette alliance ? La grâce de Dieu ne s’enchaîne pas, elle est plus large et généreuse que les frontières dans lesquelles les hommes, même les hommes croyants, voudraient l’enfermer. 


Gagner son ciel, ou plutôt laisser le ciel nous gagner. Voilà désormais en quels termes se pose la question et voilà comment Jésus vient la renverser. C’est cette même personne, Jésus, qui se fait proche de nous au point de venir en nous chaque fois que nous communions à son corps. L’amour de Jésus va jusque-là. Il est à nos côtés à chaque instant. Il se propose à nous pour nous remplir de sa vie et de son amour. Alors si, bien sûr, il y a dans chacune de nos existences humaines des causes de souffrance et de tristesse, si nous n’avons pas tous les jours l’occasion d’être dans la joie, ce n’est pas la bonne fortune qui nous rend heureux, c’est la promesse de Dieu de nous aimer plus que tout et jusqu’au bout. Cette vraie joie vient de la parole de Jésus à ses disciples : « je ne vous appelle plus serviteurs mais je vous appelle amis » (Jn 15,15). Nous ne sommes plus par rapport à Dieu comme des serviteurs, nous sommes devenus les amis du Christ et les amis de Dieu, non pas parce que nous serions montés en grade, mais parce que Dieu nous a dévoilé le secret de son mystère qui est la miséricorde et le pardon. Oui, nous avons été choisis, nous avons été appelés, nous avons été établis comme Jésus nous le dit : pour porter du fruit et un fruit qui demeure. 


Le 20 janvier 1961, le président américain Kennedy disait, dans son discours inaugural : « ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Je vous dis aujourd’hui : « ne vous demandez pas ce que le ciel peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour Dieu. Demeurez dans l’amour du Christ qui vous saisit. Le ciel vous est acquis. »


AMEN.


Michel STEINMETZ †