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samedi 27 février 2021

Homélie pour le 2ème dimanche de Carême (B) - 28 février 2021

On dit parfois que l’on va « par monts et par vaux ». Celui qui va « par monts et par vaux » a, en un sens, le temps de sa route. Nous-mêmes nous cheminons. Et ce Carême nous y invite tout particulièrement, non en dilettante comme des touristes de la foi, mais bien avec une perspective, celle de suivre Celui qui guide nos pas, Jésus-Christ, et de lui emboîter le pas. Le chrétien se laisse donc avant tout conduire. Il n’avance pas à tâtons au gré de ses envies ou de ses humeurs. Aujourd’hui, nous poursuivons notre route vers Pâques, mais nous délaissons les « vaux » pour ne rester qu’au somment des « monts », et de trois monts en particulier. Ce sont là, nous le savons, des lieux particuliers dans la Bible où Dieu se révèle, peut-être parce que, symboliquement, les hommes délaissent quelque peu le monde pour se rapprocher du ciel. 


La première montagne que l’Ecriture convoque à notre chemin est celle que Dieu indique à Abraham au pays de Moriah. Le patriarche répond à un appel de Dieu qui l’envoie sur les hauteurs. Dans une sorte de mise à l’épreuve, assez terrifiante d’autant plus que le texte précise qu’il s’agit « du fils qu’il aimait », Il lui intime d’y emmener Isaac pour le lui sacrifier. Dieu éprouve ainsi la fidélité d’Abraham jusqu’à ce point ultime de tuer la chair de sa chair. Comment Dieu, qui serait un père pour ses enfants, pourrait-il exiger un infanticide ? Si c’était le cas, il serait impossible de croire en lui. Ici Dieu teste la fidélité d’Abraham jusqu’à l’endroit pour lui le plus crucial. Il s’exécute, lie son fils sur l’autel du sacrifice et s’apprête à le transpercer de son couteau. Dieu intervient et met fin à cette épreuve. Il sait désormais qu’Abraham est envers lui d’une fidélité totale, et c’est en raison de cette fidélité que sa descendance sera bénie entre toutes. « Puisque tu as écouté ma voix, toutes les nations de la terre s’adresseront l’une à l’autre la bénédiction par le nom de ta descendance ».


La deuxième montagne est, cette fois, différente. Il s’agit vraisemblablement du Thabor, dont le voyageur Green dit, au gré de son périple en 1854 qu’il « ressemble à un autel surélevé, que Dieu aurait construit en son propre honneur ». Ici pourtant nul sacrifice. Jésus emmène avec lui seulement trois de ses apôtres, Pierre, Jacques et Jean, leur donnant d’être les témoins d’une scène aussi extraordinaire que grandiose. Transpercé d’une lumière resplendissante, Jésus se met à converser avec Moïse et Elie. Ces derniers, figures dans la foi d’Israël de la Loi et du prophétisme, sont convoqués par Celui qui accomplit la Loi et dépasse l’espérance de tous les prophètes. La scène se termine par une révélation : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! ». Dieu lui-même atteste que Jésus est son Fils, et que, se faisant, Il est lui-même un père. Ce Père aimant n’exigera pas la mort de son fils, comme il avait pu le demander à Abraham ; il n’y prendra aucun plaisir ; il y consentira précisément par amour. Dans l’épisode de la Transfiguration, nous comprenons déjà que la mort du Fils, qui ira jusqu’à son libre sacrifice d’amour sur la croix, ne sera qu’un passage.


La troisième montagne, sans doute la plus décisive, n’est à vrai dire qu’un monticule à la sortie de Jérusalem, juste en dehors des murs de la ville : le Golgotha. Pourtant Jésus invite ses disciples au Thabor à ne pas s’y arrêter le moment venu. Ce qu’ils viennent de voir leur est donné pour fortifier une foi qu’ils ne sont pas encore en mesure ni d’avoir ni de comprendre. Il faut d’abord que le Fils de l’homme ressuscite des morts. Et de fait, pour ressusciter, il faudra que ce fils consente à mourir. Il le fera sur une croix, plantée là au Golgotha. Mais son corps sera déposé, jusqu’à côté, dans un sépulcre qui n’avait encore servi pour personne, et de ce sépulcre, il sortira resplendissant d’une lumière éternelle, et non éphémère, celle de sa victoire sur la mort. 


Nous passons pas mal de temps dans nos « vaux », nos vallées de larmes, de doutes et de souffrances. Aujourd’hui, nous sommes invités à prendre de la hauteur. Nous ne survolerons pas nos soucis par une complaisante insouciance. Nous les vaincrons parce que, déjà, nous aurons un regard vers ce tombeau encore ouvert d’où jaillira la vie. 


AMEN.

Michel STEINMETZ †


vendredi 19 février 2021

Homélie pour le 1er dimanche de Carême (B) - 21 février 2021

Selon que vous êtes de nature optimiste ou pessimiste, vous trouverez que le verre est à moitié vide ou à moitié plein. Ainsi à l’écoute de l’évangile que nous venons d’entendre, ou bien vous serez confortés, ou bien vous resterez sur votre fin. En effet, l’évangéliste Marc n’est guère prolixe quand il nous décrit les tentations subies et affrontées par Jésus au désert. « Jésus venait d’être baptisé. Aussitôt l’Esprit le pousse au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient. » Marc ne nous dit rien de la nature de ces tentations.


Nous pourrions avoir l’impression que cela ne regarde finalement que Jésus, seul. Une retraite vécue dans son intimité. Une parenthèse dans sa vie humaine, avant que ne débute véritablement son ministère public. « Après l’arrestation de Jean, Jésus partit pour la Galilée proclamer l’Évangile de Dieu. » Nous en resterions sur notre faim, en pensant que cela ne nous touche guère et que cette expérience du Fils de Dieu est aussi atypique qu’individuelle. Mais peut-être l’unicité de ce passage au désert rejoint-elle aussi notre propre expérience de la tentation. Personne, en effet, ne relève d’un standard stéréotypé, et personne ne relève exactement le même combat. Personne, encore, ne peut relever le combat à la place d’un autre. Tous sont sommes toujours éprouvés en lien avec nos fragilités, nos inclinations, ou encore les blessures que nous portons en nous. 


La discrétion de l’évangéliste et le soin qu’il apporte à ne pas trop renseigner le temps passé au désert par Jésus nous permettent de croire que cet épisode demeure riche d’enseignement pour nous. Jésus, en demeurant en quarantaine au désert, affronte le mal en face. Là son humanité éprouvée témoigne déjà de la puissance de sa divinité. Son lien au Père est si profond que même le Tentateur ne parviendra pas à l’ébranler. Ici se fissure déjà l’emprise du Malin. Une route débute au désert et plus rien ne l’arrêtera jusqu’à la victoire du matin de Pâques. Ici le Tentateur commence à percevoir que, devant une vie en si étroite communion avec Dieu, il ne peut s’immiscer dans quelque faille et il ne pourra y creuser aucune brèche. Voilà pourquoi aussi nous devons être redevable à Marc de ne pas focaliser notre attention sur la nature des tentations et leurs modalités d’épreuve. La résistance de Jésus donne du poids à sa prédication. Il n’annonce pas seulement de manière extérieure, comme Jean l’avait pressenti et annoncé, que le Royaume de Dieu s’est fait tout proche : Jésus le vit en sa personne. En Lui, le Royaume de Dieu est là ; en Lui, l’Alliance entre Dieu et les hommes est rénovée et fortifiée. 


Ainsi, nous qui faisons partie de ce peuple qui a reçu le don de l’Esprit à son baptême, un Esprit qui rend fort et qui enracine en Dieu, nous savons que nous pouvons, en Jésus, relever le défi de la conversion. Au début de ce Carême, ne portons pas d’abord notre attention sur les tentations qui nous assaillent, mais avant tout sur la force de la grâce que Dieu nous donne. Quelques que soient nos épreuves et nos faiblesses, le Royaume est offert pour nous. Le combat que nous relevons avec le Seigneur doit centrer notre regard sur la puissance de l’Evangile. L’arc-en-ciel qu’évoquait le livre de la Genèse, signe de l’Alliance, est toujours plus lumineux que les nuages qui obscurcissent le ciel. D’ailleurs, il y a souvent, sinon toujours, un arc-en-ciel après la pluie, jamais par beau temps clair. 


En ce temps où se prolonge « la patience de Dieu », ne perdons pas patience et ne soyons pas guettés par le découragement. La paresse n’est pas de mise, comme si nous nous avouions vaincus avant même de livrer bataille. « Le baptême ne purifie pas de souillures extérieures, mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ », nous rappelait Paul. Le baptême a inoculé en nous la force de l’Esprit pour sortir du désert avec Jésus, vainqueurs avec lui. Ce sera notre « verre à moitié plein », bien plus que notre « verre à moitié vide ». A nous de jouer !



AMEN.

Michel STEINMETZ †


jeudi 18 février 2021

Homélie pour la messe du Mercredi des Cendres - 17 février 2021

« Dépister, tracer, isoler », voilà depuis plusieurs mois la stratégie française contre un virus, stratégie qui conduit inévitablement à une mise en quarantaine, comme vous le savez. Ce jour, nous nous retrouvons pour entamer une autre quarantaine, communautaire celle-là, et qui nous conduira jusqu’aux célébrations pascales. La méthode peut-elle être la même ? Sommes-nous invités à « dépister, tracer, isoler ». 
Dépister, tout d’abord. Oui, en un sens, le Carême nous fera dépister, au sens de débusquer, le péché. Non à la manière des pharisiens pour stigmatiser le péché et les fautes des autres, mais pour discerner nos propres manquements par rapport à la loi nouvelle de l’Evangile. Nous n’aurons d’autre « application » quelle celle, précisément, de l’Evangile. Il sera notre ultime boussole pour repérer en nos vies ce qui est éclairé par la lumière de Dieu et ce qui demeure dans l’ombre inhospitalière du péché. Mais pour que l’Evangile puisse faire ce travail en nous, encore faudra-t-il lui faire une place, très concrètement, dans nos journées : le fréquenter, le lire, l’aimer. Pourquoi ne vous donneriez-vous pas pour règle de ne pas venir à la messe sans avoir au lu auparavant les Ecritures qui y seront proclamées ?


Tracer, ensuite. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le péché emprunte des chemins. Il exploite nos failles, nos fragilités, nos timidités. Pour lutter contre lui, il faut donc le tracer. Peut-être certaines de nos activités, de nos fréquentations, de nos inclinations nous entraînent-elles à lui céder ? Il faudra donc avec courage se poser les bonnes questions. Là encore, accepter d’entrer dans une démarche de vérité qui, toujours, rendra libre. Elle ne prendra pas les airs d’une « autocélébration de moi par moi » et qui n’aurait d’effet que de vouloir paraître meilleurs que les autres, au mieux, ou de nous ériger en stupides donneurs de leçons, au pire. Nul besoin de nous « donner en spectacle… pour obtenir la gloire qui vient des hommes. »


Isoler, enfin. Mais isoler qui ? Assurément déjà le péché. Le circonscrire pour mieux en venir à bout, pour mieux nous rapprocher de Dieu et de grandir dans la communion à son Fils, mort et ressuscité pour nous. Et peut-être finalement nous-même. Non pour nous couper des autres car nous savons que, d’une part, l’être humain est relationnel et que, d’autre part, le chrétien est toujours membre d’une communauté. Il appartient au peuple des sauvés. Si l’isolement devait nous couper de l’Eglise, il serait mortifère et provoquerait notre perte. Par contre, s’il consiste à se retirer dans la pièce la plus éloignée – celle de notre cœur – pour entrer en dialogue avec le Maître intérieur, alors il nous fera paradoxalement grandir dans notre capacité relationnelle et ecclésiale.


Dépister, tracer, isoler. C’est là une méthode pour vivre ce Carême. Mais pas, de grâce, dans l’obsession virale du péché, car le chemin que nous empruntons ce jour est un chemin de vie. Il conduit à notre relèvement et à notre salut. Ce sont les bontés de Dieu que nous devons à nouveau nous entraîner à voir. Dans l’évangile, Jésus nous donne trois antidotes (je n’oserais parler de vaccins) pour que jaillisse en nous une vie droite, libre et heureuse : la charité, la prière et le jeûne. Ils développeront en nous la résistance au mal parce qu’ils nous feront à la rencontre du prochain, plus particulièrement le faible et le pauvre ; ils nous replaceront dans une juste relation à Dieu ; ils nous feront éprouver que Dieu sait combler nos existences plus que tout autre bien matériel.


Cette quarantaine-là ne sera pas un temps coupé du monde, au contraire. Elle nous fera tomber tous les masques des faux-semblants et des bonnes figures. Elle sera un temps joyeux de retrouvailles, avec Dieu, avec les autres, avec nous-même, dans l’attente de la lueur pascale. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †   


samedi 13 février 2021

Homélie pour le 6ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 14 février 2021

Selon les prescriptions de la Loi de Moïse, que nous avons entendues dans le Livre du Lévitique, le lépreux devait se tenir à l’écart de tous. Cela ne visait pas d’abord à éviter la contagion, comme nous le penserions a
ujourd’hui. Cette mise à l’écart permettait surtout d’éviter au peuple de contracter une impureté rituelle. Car ceux qui avaient été en contact avec les lépreux devenaient inaptes à participer à la vie et à la prière du peuple de Dieu. En purifiant le lépreux, Jésus va donc dépasser non seulement la séparation entre les malades et les bien-portants, mais aussi celle entre ceux qui sont impurs et ceux qui sont purs.


Alors que dans l’Ancienne Alliance, la personne atteinte d’un mal physique étrange, et dont l’atteinte corporelle devenait signe d’impureté, devait être mise à l’écart pour éviter toute contagion physiologique et spirituelle, la Loi apparaissait comme insuffisante, en elle-même, à vaincre le mal. Ce bannissement était finalement un pis-aller face à une incapacité à retourner le cours des choses. Or, précisément, là où Jésus renverse l’état de fait, c’est qu’il se montre comme capable, lui, de guérir l’inguérissable.


Jésus prêche un Royaume à venir. Il annonce que le temps de Dieu est désormais tout proche et que la conversion des cœurs devient une chose urgente. On pourrait penser qu’il ne s’agit là que de maniement de concepts, hautement intéressants il est vrai. La prédication de Jésus ne concernerait-elle que les esprits ? Et de fait, le christianisme ne serait-il qu’une religion des intellects ? Le salut ne toucherait-il que les âmes au mépris des corps ? L’Histoire a pu donner l’impression que la foi chrétienne portait au corps une certaine suspicion, voire une suspicion certaine. Or le miracle de Jésus aujourd’hui nous enseigne radicalement l’inverse. Il s’intéresse, à travers ce malheureux lépreux et de beaucoup d’autre qui parsèment l’évangile, à ce que nous sommes en totalité. La médecine moderne a bien compris, depuis des années, et n’a sans doute pas fini de comprendre les liens qui interagissent entre le physique et le psychologique. On dit bien parfois qu’on « somatise », c’est-à-dire que, littéralement, les maux de l’esprit rejaillissent sur le corps lui-même. Combien ne se plaignent pas de mal de dos précisément parce qu’ils ont « plein le dos » ? 


Le salut qu’offre et révèle Jésus, l’attention et la prévenance de Dieu qui sont manifestées en Lui, disent l’importance que nous avons, comme personne, aux yeux de Dieu, nous qui sommes créés « à son image et à sa ressemblance ». « Ce serait une immense erreur d’imaginer qu’il ay a dans le christianisme une sorte d’inimité qui vouerait à la haine des corps. Dans le Christ tout est aimé, tout est glorifié, tout est transfiguré », écrivant Maurice Zundel. En guérissant le corps du lépreux, Jésus va jusqu’à guérir son âme et lui redonne une santé intégrale. Lui qui est venu, « non abolir mais accomplir la Loi », renvoie l’homme – comme c’est prescrit – vers le prêtre pour authentifier la guérison. Et nous découvrons que cette guérison intégrale devient aussi sociale. 


Nous savons, pour l’éprouver et certains durement depuis des mois, que les privations de liens sociaux, amicaux, familiaux ou même professionnels, ont parfois de lourdes conséquences. Ce manque subit éprouve notre désir de relations et, pour le coup, se révèle comme faisant partie de notre équilibre. L’homme est toujours un être de relation. Jésus va jusque-là : il réintègre le lépreux dans la communauté qui est la sienne, communauté de vie et de foi.


A l’heure pour nous d’entrer dans le temps du Carême et de nous demander comment nous pourrons le vivre, Jésus nous propose une expérience de guérison, et donc de salut. Quand Dieu nous sauve, il le fait totalement. Il vient habiter de sa présence jusqu’aux interstices de notre mal. Frères et sœurs, laissons le Christ agir ! Ne l’emprisonnons pas dans les limites étriquées de notre intellect, laissons-nous relever par Lui ! Je vous invite à vous laisser guérir de vos blessures, quelles qu’elles soient. « Si tu le veux, tu peux me purifier ». « Je le veux, sois purifié ». 


AMEN.


Michel STEINMETZ  †


vendredi 5 février 2021

Homélie pour le 5ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 7 février 2021

La pandémie a de lourds effets sur l’état psychologique de beaucoup d’entre nous. Un mal invisible mis au jour par de nombreuses études, publiées ces dernières semaines. L’incertitude sur la fin de l’épidémie et le manque de lien social sont pour les Français les éléments les plus pénibles à vivre dans cette crise sanitaire. Sur Twitter, les maux invisibles du confinement prennent la forme de messages envoyés comme des bouteilles jetées à la mer. Ils sont nombreux ces courts billets décrivant un état psychologique préoccupant en raison de la crise sanitaire du Covid-19. Comme celui de Pierre. « Colères, angoisses et autres joyeusetés sont mon quotidien depuis maintenant trois semaines. Impossible de sortir de ce cercle vicieux, de me concentrer, de travailler. Je prends un retard phénoménal », s’alarme-t-il. Alex, elle, a teinté son message d’une note d’humour noir : « Négative au Covid mais positive à la déprime ». Camille avoue avoir du mal à reconnaître son mal-être : « Un peu dans le déni depuis que mon médecin m’a diagnostiqué un trouble anxieux généralisé et que je sois à la limite de la dépression. »


On a l’impression que Job lui-même a répondu à ces enquêtes d’opinions quand il affirme : « la vie de l’homme sur la terre est une corvée », « depuis des mois je n’ai en partage que le néant, je ne compte que des nuits de souffrance », ou encore « je suis envahi de cauchemars jusqu’à l’aube. » Pourtant Job est un vieux prophète : on le situe habituellement entre le VIe et le IVe siècle avant Jésus-Christ. C’est sans doute l’un des personnages les plus malheureux de l’histoire biblique. L’histoire de Job est celle d’un un homme à qui tout réussit : il est riche, il a de nombreux enfants. C’est aussi un homme bon, juste et droit, « bien sous tout rapport », comme on dirait aujourd’hui. Le Livre de Job met en scène trois personnages : Job, Dieu et un accusateur. Ce dernier est un personnage énigmatique, un adversaire ou un « satan », dont le mot en hébreu signifie « accusateur ». Tout au long du texte, il se montre suspicieux, il dit à Dieu que Job n’a aucun mérite à être bon car tout lui réussit. Puis les épreuves s’abattent sur Job. Ses animaux tombent malades, il perd ses biens et ses enfants meurent. Pour autant il ne maudit pas Dieu. Lors d’une deuxième série d’épreuves, Job tombe malade. Mais là encore il ne maudit jamais Dieu. Job souffre il ne comprend pas pourquoi et pour autant il ne maudit pas Dieu. Au cœur de son malheur, jusqu’à n’en plus pouvoir, il continue de garder le lien avec Dieu : il prie. « Souviens-toi, Seigneur : ma vie n’est qu’un souffle ». 


Face au malheur de ses contemporains, au malheur qu’il a à cœur de soulager, Jésus lui-même ne cesse de demeurer dans la prière. Il guérit la belle-mère de Simon, et « tous ceux qui étaient atteints d’un mal ou possédés par des démons », au point que « la ville entière se pressait à la porte. » De cette puissance de grâce, puissance bienfaisante et salvifique qui émane de lui, Jésus en comble tous ces pauvres gens. Il leur donne d’être remis debout, d’entrevoir un horizon plus lumineux et la fin de leur mal. Pourtant Jésus n’apparaît pas comme un distributeur de bienfaits (ce que les habitants de Capharnaüm attendent sans doute de lui au point de le harceler). Alors, comme pour recharger ses batteries à l’unique source d’énergie possible, il s’éloigne pour prier : c’est-à-dire pour se remettre dans un cœur à cœur constant avec le Père. C’est de Lui que viennent toutes bénédictions.  Et pour que les gens de Capharnaüm ne s’imaginent pas que la grâce se laisser enfermer ou mettre sous cloche, comme s’ils en devenaient les propriétaires en en séquestrant le « distributeur », le Christ perçoit l’urgence d’aller vers d’autres aussi. « « Allons ailleurs, dans les villages voisins, afin que là aussi je proclame l’Évangile ; car c’est pour cela que je suis sorti. »


A nous qui souvent en ces temps, ployons malgré nous sous le fardeau du quotidien, gardons à l’esprit l’exemple de Job et celui du Christ. Avec Job, ne faisons pas des circonstances présentes l’occasion de maudire Dieu et de nous détourner de lui. Avec Job et avec le Christ, quand notre batterie spirituelle vient à se décharger trop vite, branchons sur la prière. Elle nous fera retrouver l’énergie pour sortir annoncer que Dieu, décidément, est bon. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


vendredi 29 janvier 2021

Homélie pour le 4ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 31 janvier 2021

« Il arrive souvent que, dans l’exercice quotidien de Notre ministère apostolique, nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse, de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation de la société, ils ne voient que ruines et calamités ; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés ; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre et comme si, du temps des Conciles d’autrefois, tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les mœurs et la juste liberté de l’Église. Il nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin. Dans le cours actuel des événements, alors que la société humaine semble à un tournant, il vaut mieux reconnaître les desseins mystérieux de la Providence divine qui, à travers la succession des temps et des travaux des hommes, la plupart du temps contre toute attente, atteignent leur fin et disposent tout avec sagesse pour le bien de l’Église, même les événements contraires. » 


Voilà les paroles de Jean XXIII ce 11 octobre 1962 devant plus de deux milles Pères conciliaires au moment où s’ouvrait, à Rome, le second concile du Vatican. Les prophètes de malheur, frères et sœurs, nous en connaissons hélas tous autour de nous. Ils ne sont pas cloisonnés à Rome ou dans les années soixante. De ces personnes qui voient des malheurs partout plutôt que les bonnes nouvelles, repèrent le mal plutôt que le bien, promeuvent la calomnie plutôt que le respect, les temps présents en débordent : dans les médias et jusque dans nos cercles les plus proches. Et finalement ces personnes ne sont prophètes de rien, si ce n’est d’elles-mêmes. Leur opinion, leur ressenti, leurs fragilités la plupart du temps sont premières et, pour elles, le socle de qu’elles pensent être « leur » vérité. Cette dernière est tout aussi subjective et relative que ceux qui l’énoncent. 


C’est parce que Jésus est l’antithèse, l’antitype, de cela qu’il suscite l’étonnement. Différent des scribes qui se perdent en conjectures, Lui n’entend pas faire son auto-promotion ou distiler « sa » vérité. Il sait qu’Il la tient d’un autre, dont Il est le Verbe. Il est lui-même la Vérité de Dieu révélée aux hommes et agissant au milieu d’eux. Ce jour-là à Capharnaüm tous constatent que la grandeur et la probité de son enseignement viennent tout autant de son autorité qu’elle ne l’inspire. Il parle d’autorité. Non comme celui qui prétend avoir raison, non comme celui qui veut dominer et écraser les autres de son savoir, mais en étant le porte-parole de ce qui, littéralement, déborde de lui. Car son autorité ne s’épuise pas : elle est une source qui ne tarira pas. Au sommet de la croix, à l’agonie, elle agira encore dans le décharnement de son corps disloqué : « Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! », s’exclamera le centurion romain. Comme nous avons l’habitude de le dire, un peu familièrement, Jésus en « impose » mais sans artifice aucun. Pour preuve que cela n’est ni de l’esbrouffe, ni de l’art oratoire, ou de la poudre jetée aux yeux, l’esprit impur chassé de homme possédé à la synagogue le reconnaît lui-même : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. » C’est-à-dire que le contraire absolu de la vérité, l’auteur et le père du mensonge, l’antithèse de Dieu cède sous le poids de cette autorité. 


Jésus ne fait pas que d’énoncer des paroles, nous venons de l’entendre, il y joint le geste, l’action à la parole. Il fait ce qu’il dit et il dit ce qu’il fait. Sa parole est performative. Son autorité est sacramentelle, au sens où elle manifeste Dieu à l’œuvre. Dans les temps que nous connaissons, demandons de quitter nos masques de faux-prophètes pour nous laisser guider vers une vérité qui nous rendra libres. Nos paroles et nos gestes se rejoindront. Ils feront autorité, de l’autorité de Dieu. Ils seront témoignages. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


vendredi 22 janvier 2021

Homélie pour le 3ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 24 janvier 2021

« Tel est pris qui croyait prendre ». On connaît le proverbe et son ton volontiers moqueur. Extrait d’une fable de La Fontaine, « Le rat et l’huître », s’utilise lorsqu’un individu qui tente d’en piéger un autre est lui-même victime de ses manigances. Pourtant ici, rien de moqueur, bien au contraire, mais plutôt une rencontre qui vient bouleverser des existences. Tout commence dans une urgence, celle perçue par Jonas, mais non par les habitants de Ninive ; celle annoncée par le Christ de l’imminence du Royaume, mais non par les pêcheurs de la mer de Galilée. 


Ninive est l’une des plus anciennes cités de Mésopotamie. Important carrefour de routes commerciales traversant le Tigre, elle occupait une position stratégique sur la grande route entre la mer Méditerranée et le plateau iranien, ce qui lui a apporté la prospérité, de sorte qu’elle est devenue l’une des plus grandes cités de toute la région. A son apogée, au début du VIIe siècle av. J.-C., Ninive est alors entourée de remparts de briques sur une longueur de douze kilomètres et couvre 750 hectares à son apogée. L’ensemble de ce vaste espace est aujourd’hui une superposition de ruines recouvertes à certains endroits par les nouvelles banlieues actuelles de la ville de Mossoul. Là au cœur de cette mégalopole antique, un homme est envoyé par Dieu. Son nom est Jonas. Sans doute n’était-il pas contraint par un couvre-feu dans l’exercice de sa mission et le voilà ainsi à arpenter les rues pour prêcher l’urgence de la conversion. De manière aussi instantanée qu’étonnante, les habitants « crurent en Dieu » et « se vêtirent de toile à sac », à défaut de porter un masque ? Frères et sœurs, l’urgence de la conversion n’est pas différente ni différée pour nous qui vivons comme les habitants de Ninive, sans trop penser à Dieu ni au jour où nous serons face à lui. Les temps particuliers qui sont les nôtres nous invitent à imaginer déjà des lendemains différents. Et s’ils étaient d’abord le temps propice pour entendre ce que Dieu a à nous dire ? Pour nous rendre plus fidèles à l’écoute de l’évangile et au commandement de la charité ? A nous questionner en profondeur sur nos capacités à transformer nos vastes espaces de vie en antichambres du Royaume à venir ? Nos masques seraient alors comparables aux toiles de sac des habitants de Ninive.


L’urgence se poursuit sur les bords de la mer de Galilée. Avec une mise en scène digne de Fellini, l’évangéliste nous décrit Jésus, arpentant les rivages. Sa mission se comprend comme une marche incessante et captivante. Rien ne semble désormais plus retarder l’imminence du règne de Dieu. « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Pourtant ce règne ne s’imposera pas ; comme en préalable, et comme à Ninive, il sollicite l’adhésion des hommes par le retournement de leur cœur. A ceux qui sont affairés à leurs affaires, à ceux qui pêchent le poisson, jettent ou réparent leurs filets, Jésus adresse un appel : « Venez à ma suite ! ». Par un retournement que seule la grâce de Dieu peut opérer, ces hommes – d’abord André et Simon, puis Jacques et Jean, dans des séquences parfaitement similaires – quittent tout pour le suivre. Eux qui s’occupaient avec leurs filets, à les jeter ou les réparer, sont pris par le filet que leur lance Jésus. « Tel est pris qui croyait prendre ». Ils seront désormais des « pêcheurs d’hommes » pour agrandir le filet de Dieu jusqu’à ce qu’il se déverse, rempli de l’humanité entière, le jour où les temps seront accomplis. Tous seront pris, mais non pour la mort comme c’est le cas avec les poissons que l’on extraie de l’eau, mais pour la vie celle que donne l’eau du baptême et de laquelle on ressort plus vivant qu’on ne l’a jamais été. 


Saint Paul le rappelait, pour peu que nous l’ayons malencontreusement oublié : « le temps est limité ». Car « il passe, ce monde tel que nous le voyons ». Ne fuyons pas dans un avenir incertain, mais commençons à habiter le temps qui est le nôtre pour nous laisser prendre aux filets du Christ et Le suivre sans délai. Ce sera le premier remède à notre mal. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †