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mercredi 25 mai 2022

Homélie pour la solennité de l'Ascension du Seigneur - 26 mai 2022

Il me semble que si nous demandions au tout-venant ce qu’évoque pour lui le mot « ascension », la majorité de nos contemporains répondrait assez spontanément ou bien un jour férié du mois de mai ou le fait de gravir un haut sommet. Peu, je ne le crains, ne ferait le récit de ce que nous venons d’entendre dans l’évangile. Est-ce si grave ? Pourquoi ne pas retenir une des réponses pour mieux comprendre nous-mêmes ce que nous célébrons au quarantième jour après Pâques ? Evidemment ne nous arrêtons pas au jour férié, mais regardons de plus près l’image du gravissement d’un sommet.

 

Pour une personne qui s’engage à la conquête d’un sommet, l’aventure impose un certain nombre de conditions. La première, la plus évidente, est de soigner et de travailler sa condition physique. Personne n’entend atteindre un tel but sans s’y préparer quotidiennement et s’astreindre à une rude discipline. On parle bien de « vaincre » un sommet. Cela est d’autant plus vrai qu’il faut préparer son corps à l’altitude élevée et aux changements de pression atmosphérique qui non seulement réduisent considérablement l’oxygène dans l’air mais entraînent aussi un phénomène de coagulation du sang. Et puis il y a encore l’effort musculaire pour s’attaquer à des dénivelés impressionnants. Ainsi faut-il entraînement et accoutumance avant de n’avoir l’impression grisante de tout dominer au somment mais aussi de se rapprocher du ciel, et donc de s’élever de terre. Impression fugace cependant car on ne peut y demeurer, comme l’aurait voulu Pierre au sommet du Thabor au moment de la Transfiguration de Jésus. Il faut donc consentir à redescendre.

 

L’Ascension de Jésus, elle, n’a rien d’éphémère puisque le Christ monte au ciel, non pour y faire un tour, mais pour y rester. Les quarante jours qui viennent de suivre la Résurrection ont peut-être donné aux disciples l’impression d’un entre-deux tout aussi déroutant que finalement confortable. Pourtant l’Ascension apparaît comme la suite logique de la Pâque, et comme le sera dans quelques jours la Pentecôte avec le don de l’Esprit. Multiples facettes d’un unique mystère pascal qu’il nous faut prendre garde de vouloir séparer. Jésus ressuscité habitue les siens à la modalité de cette nouvelle présence de sa part, qui se joue dans son absence, au moins au sens où ils avaient pu l’expérimenter d’ici là. Ces derniers sont donc eux-mêmes pris depuis quarante jours dans des pressions atmosphériques bien différentes : le sentiment de l’abandon et le réconfort d’une présence qui demeure. Leurs cœurs doivent s’accoutumer. Pour autant ils ne seront aujourd’hui que les témoins de l’ascension de Jésus. Restant là, à le regarder, ils ne pourront le suivre, du moins pas pour l’instant : il leur faudra d’abord être les témoins de tout cela « à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. ». Ils recevront à cette fin la force de l’Esprit qui développera leur intelligence spirituelle. Aujourd’hui ils en sont encore à se demander quand Jésus va rétablir le royaume pour Israël.

 

Nous-mêmes, nous avons besoin de préparation pour participer à l’Ascension de Jésus qui pourtant « est déjà notre victoire ».  Préparation par notre vie et le sens que nous lui donnons dans l’entrainement quotidien et parfois rude à la charité. Préparation encore en nous donnant la musculature spirituelle dont nous avons besoin, notamment par la fréquentation de la Parole de Dieu. Préparation encore par la manière dont nous laissons concrètement l’Esprit de Dieu nous conduire et nous accoutumer aux pressions atmosphériques du Royaume à venir. Mais à la différence des sommets que nous pourrions vaincre à la surface du globe et desquels il nous faudrait inévitablement redescendre, l’ascension de Jésus dessine plutôt pour nous une direction et un avenir. C’est la communion, à la suite de Jésus, à la vie en Dieu pour laquelle non seulement nous devons nous préparer mais pour laquelle nous sommes faits. C’est là que Dieu nous attend et c’est pour elle qu’il désire nous prendre dans le mouvement de son Esprit.

 

AMEN.

 

Michel Steinmetz

vendredi 13 mai 2022

Homélie pour le 5ème dimanche de Pâques (C) - 15 mai 2022

L’évangile, aujourd’hui, nous replace dans un contexte assez sombre, celui du dernier repas de Jésus et des adieux qui l’accompagnent. Jésus sait que, désormais, sa mort est imminente ; ses disciples le comprennent. L’heure est grave, l’ambiance lourde. Il prend l’initiative de confier une mission à ses amis. La fidélité à cette consigne sera signe de sa présence, et peut-être plus encore. « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ».


De fait, la semaine passée, en observant une glycine en plein croissance et voyant comment elle commençait à se nouer au treillis censé la supporter, je me suis dit que c’est ainsi qu’il faut comprendre les deux parties qui composent l’évangile que nous venons d’entendre. Jésus, en effet, perçoit lui-même l’imminence du terme de sa mission. Il sait désormais, à ce moment-là de l’évangile, que Judas a préparé son coup et qu’il ira à son terme. Lui sera arrêté, jugé et condamné. Il devra mourir et offrir sa vie. Mais Jésus sait, au plus intime de lui-même, que ce sera là le seul moyen de « glorifier » Dieu, non à la manière d’un kamikaze qui irait à la mort, mais e pour que la mort elle-même soit définitivement entravée et que se manifeste la puissance du Père. 


Ce constat est assorti d’une dernière recommandation de la part de Jésus. Il la présente même comme un commandement « nouveau ». Or, nous lisons déjà dans la Bible, dans un de ses premiers livres, le Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18). En quoi Jésus dit-il quelque chose de plus ? Ce n’est pas tout amour qui rend nouveau celui qui écoute ou celui qui obéit, mais celui que Jésus a qualifié en ajouter pour le distinguer de l’amour charnel : « comme je vous ai aimés ». Car s’aiment les uns les autres les maris et les épouses, les parents et les enfants, les amis, sans parler de tout lien humain qui peut attacher les hommes entre eux.  Jusqu’alors Jésus a révélé l’amour de Dieu pour le monde, pour lui, son Fils : à présent qu’il va lui-même jusqu’au bout de l’amour, il peut donc leur donner ce précepte. C’est parce qu’ils vont découvrir à quel point ils sont aimés que les disciples seront capables de partager entre eux l’amour reçu du Père. 


Remarquez encore qu’il ne dit pas : « Aimez les autres ». La Pâque de Jésus, son entrée dans la gloire de la croix a pour but immédiat et nécessaire de créer une communauté de croyants fraternels. L’Eglise n’est pas une organisation philanthropique, un ramassis de gens pieux qui font du bien à l’occasion. Aller à la messe pieusement, communier à l’hostie sans vouloir « communier » à ses frères présents et s’en aller, fût-ce en glissant une piécette à un mendiant inconnu, ce n’est pas ce que Jésus a commandé ! Nous ne pouvons nous accommoder d’à peu près, nous contenter de gestes superficiels. L’amour entre chrétiens doit être christique, radical, total, entier. Nous devons nous aimer comme Jésus nous a aimés : ce qui a deux sens. Il s’agit de l’imiter, de le prendre comme modèle, mais aussi d’aimer parce qu’Il nous aime. Jésus ne reste pas un modèle extérieur que nous aurions à copier laborieusement. Son amour imprègne ses disciples : nous nous aimerons grâce à l’amour que notre Seigneur nous donnera. Ainsi le commandement de l’amour devient le passage obligé pour avoir part à sa gloire. En nous nous aimant comme Lui l’a fait, amour du prochain et gloire divine seront liés comme la glycine à son treillis.  


" Ils ne s’aiment pas comme s’aiment ceux qui corrompent, dit saint Augustin, ni comme s’aiment les hommes parce qu’ils sont des hommes, mais ils s’aiment parce qu’ils sont ‘des dieux et des fils du Très-Haut’ (Ps 81, 6), de telle sorte qu’ils sont les frères du Fils unique, s’aiment les uns les autres de cet amour dont lui-même a aimés ». 



AMEN.


Michel STEINMETZ †


jeudi 14 avril 2022

VIGILE PASCALE / Homélie pour la messe de la Résurrection - 16 avril 2022

 

La tentation du super-héros

Nous avons cheminé ensemble, depuis dimanche dernier, alors que nous entrions dans la célébration de la Semaine sainte. Ce chemin parcouru a voulu mettre nos pas dans les pas du Christ. Y sommes-nous parvenus ? Nous avons été confrontés à bien des tentations de ne pas recevoir Jésus, ce Messie souffrant, défiguré et cette nuit resplendissante de la gloire divine, pour ce qu’il est réellement.

 

Nous aurions pu nous fourvoyer en le prenant pour un homme providentiel au destin d’abord politique. Nous aurions pu ne retenir de lui que ce frère en humanité, prompt à bouleverser tous les codes jusqu’à prendre la place de l’esclave. Nous ne pourrions que retenir pareillement que notre émotion compatissante et gênée devant l’homme mis à mort comme un criminel. Et nous pourrions encore nous perdre devant le tombeau vide. Comment ?

 

Il serait assez simple, je crois, et peut-être même pour une part légitime, de considérer que la résurrection de Jésus, pour grandiose qu’elle est, ne le concerne que lui. Aux saintes femmes venues de bonne heure au sépulcre, et nous rapportant ce qu’elles ont vu, nous serions tentés de répondre qu’il ne s’agit là que de « propos délirants ». En allant constater par nous-mêmes, avec Pierre, nous repartirions « tout étonnés », ne sachant à vrai dire que penser et que croire, quand bien même ce que nous savons de Jésus, ce que nous avons entendu dire de Lui et surtout ce qu’il a annoncé lui-même, prendrait ici un sens radicalement nouveau. Comment passer de l’homme mort sur la croix, bel et bien mort puisqu’on lui transperce le côté, mis au tombeau, à cette absence troublante et qui, assurément, ne peut être un vol de cadavre comme les paroles de l’ange l’attestent ? Oui, d’une manière qui échappe fondamentalement à notre entendement, Jésus est ressuscité, c’est-à-dire qu’il est revenu à la vie, sans pour autant que cette vie nouvelle soit appelée à finir, et que son corps ressuscité est à la fois le même et pourtant différent. Cela les témoins de sa résurrection l’attesteront à maintes reprises et les évangiles que nous entendront dans les jours à venir nous le donneront à réétendre.

 

Il serait tout aussi simple, encore, de ne penser que la résurrection de Jésus est une énième manifestation de la puissance de Dieu, à qui, nous le savons, rien ne saurait impossible. L’évangile proclamé il y a un instant arrivait au terme d’un parcours dans l’histoire du salut. Nous nous sommes ainsi successivement émerveillés par le souvenir de la puissance créatrice de Dieu qui ordonne l’univers en le distinguant, qui épargne Isaac en sacrifice n’exigeant d’Abraham que sa fidélité, qui fait sortir à main forte son peuple de l’oppression en Egypte et le fait passer la Mer rouge à pied sec, qui s’engage envers son peuple et lui témoigne sa pitié… La résurrection de Jésus ne saurait-elle alors qu’un épisode supplémentaire d’une série de hauts-faits ? En viendrait-elle marquer l’achèvement comme une fin heureuse ?

 

Une fois encore, si nous restons là, nous ne ferons peut-être pas totalement fausse route, mais nous manquerons le terme de ce chemin entrepris à la suite du Christ. Pas plus que Jésus ne meurt pour lui-même, il ne ressuscite pas pour lui-même, en une sorte de revanche manifeste de Dieu sur toute l’iniquité du monde et qui imposerait à tous sa puissance une bonne fois pour toutes. « Si nous avons été unis à lui par une mort qui ressemble à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection qui ressemblera à la sienne. » (Rm 6) Ce que nous célébrons ce soir comme le cœur de notre foi, c’est la volonté de Dieu de nous sauver en son Fils Jésus. C’est là le signe du tombeau vide : celui d’une mort qui n’a plus le dernier mot.

 

Pour nous, la route, si elle veut atteindre son but, ne peut manquer aucun passage. Pour avoir part à cette vie nouvelle et indestructible, vie heureuse en Dieu, nous devons clouer à la croix nos lourdeurs, nos fatigues et nos souffrances. Là le Christ les anéantit. Alors, en faisant comme Lui, en acceptant de nous aimer les uns les autres, nous serons assez légers pour passer à la vie. Le Seigneur Jésus n’est pas un super-héros (malgré lui), pas plus qu’Il n’exige de nous que nous le soyons. « Pensez que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ. »

 


AMEN.

 

Michel Steinmetz

VENDREDI-SAINT / Homélie pour la célébration de la Passion et de la Mort du Seigneur - 15 avril 2022


La tentation du dolorisme compatissant

 

En prenant place au cœur de cette foule si versatile qui, il y a cinq jours, voulait faire de Jésus leur roi, qui, ce matin, l’abandonnait à la vindicte populaire et à toutes les compromissions politiques, et qui, maintenant, se tient autour du monticule du Golgotha pour contempler, muette et voyeuse, l’agonie d’un homme, nous éprouvons peut-être le même sentiment de gêne. En rentrant chez nous, nous nous « frappons la poitrine », comme ceux qui assistèrent au sacrifice de Jésus, en repensant à ce qui s’est passé (cf. Lc 23, 48). Oui, comment est-ce seulement possible ?

 

Depuis hier soir, nous avions commencé à saisir, avec les apôtres, que Jésus s’apprêtait à vivre la condition du Serviteur souffrant et qu’il allait le faire librement. Pourtant le chemin des douleurs emprunté depuis les humiliations des soldats jusqu’au sommet du calvaire, pourrait laisser entrevoir un homme passionné par la cause qu’il a voulu servir de manière jusqu’au boutiste. Cela nous émeut. Mais, après tout, cela le regarderait d’abord lui au sens où la croix ne serait que le constat et la conséquence de son échec. Il n’est pas arrivé à se faire suffisamment entendre, à imposer ses idées, les idées de son Dieu. Il n’aura pas su composer avec l’échiquier des forces en présence. Alors, nous sommes là et nous contemplons, pétris d’une révérence polie devant ce destin tragique, au cœur d’une multitude consternée en le voyant, « car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ». Oui, « nous l’avons méprisé, compté pour rien ».

 

Nous pourrions encore être pris aux tripes par les souffrances concrètes de cet homme suspendu finalement très injustement à la croix. Et ces souffrances sont réelles. De récentes enquêtes historiques permettent d’ailleurs de la montrer ; non seulement l’angoisse de Jésus consentant à la mort, mais encore les douleurs qu’on lui inflige par supplice, tout cela est d’une profonde atrocité. Notre émotion, une fois encore, reste extérieure devant le tragique ainsi exhibé. D’autres ont souffert et soufrent encore. Des malades en fin de vie, des victimes de la barbarie de la guerre. Jésus apparaît comme un de cela, solidaire avec les souffrants du monde, ceux de toutes les époques. Avec Lui, en Lui, Dieu décide de se faire proche, jusque-là.

 

Mais voici que nous ne pouvons plus seulement rester là, à regarder. Parce que la mort de Jésus n’a de sens que si toutes les souffrances endurées sont aussi nos propres souffrances. Comme l’annonçait déjà Isaïe : « c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. » De fait, « le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. » Cela signifie bien, ainsi que l’exprimait saint Léon le Grand, que : « devant le Christ élevé en croix, il nous faut dépasser la représentation que s’en firent les impies, à qui fut destinée la parole de Moïse : ‘Votre vie sera suspendue sous vos yeux, et vous craindrez jour et nuit, sans pouvoir croire à cette vie’. » Ici, le dolorisme compatissant n’est pas de mise. Frères et sœurs, nous ne souffrons pas d’abord pour Jésus, mais c’est au contraire Lui qui souffre pour nous.

 

Sa mort, maintenant, n’a encore de sens que si nous vénérons la croix, ainsi que nous allons le faire, comme l’instrument de notre salut. « Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel » (He 5, 9). Le Christ veut clouer sur ce bois tout ce qui dénature notre condition humaine, la rend difforme, la tord de douleurs. Voilà pourquoi il consent à tout prendre sur Lui. « C’était nos péchés qu'il portait, dans son corps, sur le bois, afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice. » (1 P2). « Par ses blessures, nous sommes guéris ». Ainsi pour que la résurrection commence déjà à faire son œuvre de guérison en vous, confiez au Christ toutes vos souffrances et communiez à sa mort. Il fera de vous des vivants.

 

AMEN.


Michel Steinmetz

JEUDI-SAINT / Homélie pour la messe "in Coena Domini" - 14 avril 2022

La tentation du frère philanthrope

 

Dimanche dernier, rappelez-vous, la foule bigarrée, qui accompagnait Jésus et l’accueillait aux portes de la ville sainte, aurait pu nous égarer dans sa versatilité et dans la tentation de réduire Jésus au rang de seul messie politique ou d’homme providentiel. Ce soir, à table avec les apôtres, nous pourrions encore nous fourvoyer et penser que le geste que Jésus pose, et que l’évangéliste Jean nous décrivait – le lavement des pieds – serait celui d’un frère philanthrope.

 

En effet, dans un premier temps, Pierre a refusé de se laisser laver les pieds par le Seigneur : ce bouleversement de l’ordre, à savoir que le maître – Jésus – lave les pieds, que le patron fasse le travail de l’esclave, était en opposition totale avec la crainte révérencielle que lui inspirait Jésus et avec sa vision du rapport entre maître et disciple. « Tu ne me laveras jamais les pieds », dit-il à Jésus avec sa véhémence habituelle (Jn 13, 8). La vision du Messie comportait pour lui une image de majesté et de grandeur divine. Il devait apprendre encore et toujours que la grandeur de Dieu diffère de notre idée de ce qu’est la grandeur ; qu’elle consiste précisément à descendre, dans l’humilité du service, dans la radicalité de l’amour, jusqu’à un dépouillement total de soi-même. Nous aussi, nous devons l’apprendre encore et encore, parce que nous n’arrêtons pas de désirer un Dieu du succès et non un Dieu de la Passion.

 

A l’inverse, nous pourrions dans ce renversement des choses céder à une tentation séduisante de réduire Jésus à l’horizontalité du geste. Il en deviendrait seulement un frère universel qui nous demanderait de nous aimer les uns les autres. Mais nous ne pouvons considérer le geste d’abaissement de Jésus sans le mettre en lien, bien évidemment, à tout le mystère pascal. Ce geste, indissociable de celui de l’eucharistie, comme la liturgie l’a bien compris, révèle le « pourquoi » du Fils de Dieu. Jésus n’est pas un philanthrope de plus dans l’histoire du monde, un sage supplémentaire à la postérité insigne. En consentant à l’abaissement de l’esclave, il nous montre à quel point Dieu a décidé d’aller en nous aimant. Jésus retire les vêtements de sa gloire, il met autour de ses reins le « linge » de l’humanité et il se fait esclave. Il lave les pieds sales des disciples et les rend ainsi capables d’accéder au banquet divin auquel il les invite. Lorsque Jésus lave ses disciples, c’est d’abord, simplement, une action qu’il accomplit – le don de la pureté, de la « capacité pour Dieu » qu’il leur fait. Mais ce don devient ensuite un modèle, une invitation à faire de même les uns pour les autres. « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34)

 

Quand le Seigneur dit à Pierre que, sans le lavement des pieds, il ne pourrait pas avoir de part avec Lui, Pierre lui demande tout de suite, avec élan, de lui laver aussi la tête et les mains. Vient alors la phrase mystérieuse de Jésus : « Celui qui a pris un bain n’a pas besoin de se laver, sauf les pieds » (Jn 13, 10). Jésus fait allusion à un bain que les disciples avaient déjà pris, conformément aux prescriptions rituelles juives ; pour prendre part au repas, il ne fallait plus que le lavement des pieds. Mais, bien sûr, il y a dans ce récit un sens plus profond. A quoi est-il fait allusion ? Nous ne le savons pas avec certitude. Mais nous devinons que le bain désigne la vie en Dieu que nous donne le baptême. Tout nous y est donné quand nous devenons enfants de Dieu, et fils dans le Fils. Il semble clair que le bain qui nous purifie définitivement et ne doit pas être recommencé est le baptême – l’immersion dans la mort et dans la résurrection du Christ – un fait qui change profondément notre vie, en nous donnant comme une nouvelle identité qui perdure, si nous ne l’abandonnons comme l’a fait Judas.

 

Pour y demeurer fidèles, une seule voie est possible : nous donner comme le Fils s’apprête à le faire pour chacun de nous.  Aimer jusqu’au don de soi. Alors seulement nous pourrons prétendre avoir part au banquet préparé pour nous.

 

AMEN.


Michel STEINMETZ

vendredi 8 avril 2022

Homélie pour le dimanche des Rameaux et de la Passion (C) - 10 avril 2022

La tentation du messie politique 


La foule est curieuse. Alors que l’évangile n’a cessé de nous montrer combien Jésus est en proie ou à l’hostilité ou à la méfiance, notamment des scribes et des pharisiens, elle semble se distancier des sphères bien pensantes et de l’intelligentsia juive. Aurait-elle été finalement séduite par l’enseignement de Jésus, ses prises de position tout à la fois libérales car libératrices, et exigeantes car évangéliques ? Aurait-elle compris, comme de manière logique et arithmétique, qu’un homme qui accomplit de tels miracles ne peut le faire qu’au nom d’un Autre plus grand que lui et que leurs cœurs discernent comme une lointaine promesse de Dieu en train de se réaliser ?


En ces temps troublés et anxiogènes pour ce petit peuple, dont le territoire est occupé par des Romains qui ne donnent guère de signe de volonté de quitter les lieux, et qui s’emploient à asseoir leur pouvoir par des brimades et des répressions, nous ne pouvons saisir toutes les aspirations qui habitent le cœur de cette foule aujourd’hui si bigarrée. Les instituts de sondage auraient pu interroger et décortiquer : serait-il seulement possible d’identifier l’attente majeure de celles et ceux qui, dans un mouvement de masse, se pressent aux portes de Jérusalem ? Quelles colères les habitent ? Quelles espérances les rassemblent ? Il nous est difficile de les identifier. Mais ce que nous savons, ce que nous voyons, c’est ce dont l’évangile nous parle. Nous connaissons la conséquence de leurs motivations. Tout semble se cristalliser, et peut-être même malgré lui, autour d’un homme qu’ils estiment être l’homme providentiel. Celui dont ne sait trop pourquoi l’Histoire devrait en faire un grand homme et retenir la trace de son passage. Conjonction étonnante de lieux et de moments.


Alors la foule acclame et fait un triomphe à Jésus. L’émeute gronde. Et la sécurité publique semble en péril. Les hommes et les femmes rassemblées étendant leurs manteaux sur le sol comme pour en faire un tapis rouge. Ils jonchent le parcours de branchages et de rameaux. Ils crient : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! ». On tente de les faire taire et on demande à Jésus de s’en charger. Sa réponse sera : « Je vous le dis : si eux se taisent, les pierres crieront. » Par-delà le sauveur politique, l’homme providentiel, par-delà les attentes multiformes, les foules font l’expérience que Jésus est plus que tout cela. Comme si son identité messianique semblait maintenant apparaître au grand jour. L’heure vient. D’ailleurs les plus avertis, les plus pieux dans la foule, doivent bien se rendre compte que le chemin emprunté par Jésus depuis la vallée du Cédron et le fait qu’il soit monté sur un âge, correspond à ce que le prophète Zacharie avait annoncé du retour du Messie.  


Après cet engouement populaire quasi-mystique, la foule, rongée par sa colère, lâchera Jésus au profit d’un criminel notoire, émeutier et assassin, dont elle sait pourtant qu’elle ne peut rien attendre.  « Mort à cet homme ! Relâche-nous Barabbas. » Jésus, lui, n’a cessé de faire le bien et la seule réponse de ses partisans d’un jour sera de demander sa mort, se rangeant du côté de l’ordre établi et de toutes les compromissions politiques. Curieusement le seul à défendre un tant soit peu raisonnablement Jésus est Pilate lui-même. Mais nous savons qu’il s’en lavera les mains. 


Et nous ? Que voyons-nous en Jésus ? Sommes-nous prompts à l’exploiter, à exploiter sa figure pour défendre nos propres idéologies, nos luttes politiques ? Sommes-nous encore de ceux qui paradoxalement prétendent défendre l’Eglise mais sans le Christ ? Car il faut bien nous le rappeler : quand Jésus entre dans sa passion, il dérange. Il n’a rien d’un roi, ni à son entrée à Jérusalem, ni devant Pilate, ni sur la croix. Pourtant, la foule, qui s’est fourvoyée, ne s’y était pas trompée : il est roi mais un roi différent, et plus puissant que tous les autres. C’est Lui qui nous rassemble et c’est Lui qui nous demande de le suivre. Pour aucun autre motif que de mourir avec Lui pour revivre avec Lui. Le reste nous ferait prendre place au cœur de la foule vengeresse.


AMEN.


Michel STEINMETZ †


samedi 5 mars 2022

Homélie pour le 1er dimanche de Carême (C) - 6 mars 2022

Un des rudiments dans l’éducation à la politesse est-il sans doute l’apprentissage à dire « merci ». Avec le « s’il vous plaît », c’est un mot magique et délicieux qui, souvent, distingue les personnes bien élevées, comme on disait jadis… Pourtant savoir dire « merci » n’est pas chose aisée : cela demande de reconnaître ce que l’autre m’apporte et donc de le laisser exister, réellement et pleinement, dans une relation partenariale. Si je te dis merci, c’est donc que je considère non seulement ce que tu as fait, pour moi éventuellement, mais aussi que je te considère pour ce que tu es. Dans la vie de foi, la vie de prière, ce « merci » - que nous appelons alors « action de grâce » - n’est pas, je crois, la chose la plus spontanée qui habite notre prière et la désigne. L’eucharistie qui nous rassemble est pourtant, étymologiquement parlant, une action de grâce. Pour rendre grâce, il faut d’abord reconnaître.


Reconnaître, c’est bien ce que fait Moïse. Tout d’abord quand il exhorte le peuple au geste rituel de présenter les prémices de la récolte au prêtre. Mais surtout par la parole qui devrait accompagner ce geste et en révèle son sens : « Mon père était un Araméen nomade, qui descendit en Égypte…   Et maintenant voici que j’apporte les prémices des fruits du sol que tu m’as donné, Seigneur. » Ici la reconnaissance repose avant tout sur le souvenir des merveilles que le Seigneur n’a cessé de faire en faveur de son peuple. Il a entendu son cri, il l’a délivré de l’oppression, il l’a conduit jusqu’à une terre de bienfaits, « un pays ruisselant de lait et de miel ». Pour Moïse, cela est indissociable de l’action de grâce. Se souvenir de sa condition passée pour goûter à celle de sa libération. Frères et sœurs, cela devrait préserver de l’amnésie spirituelle qui, bien trop souvent, je crois, nous conduit à une lamentation stérile quant à notre présent.


Reconnaître, c’est encore ce que fait Jésus. Chez lui, la reconnaissance doublée du souvenir, devient une arme contre le Mauvais. L’évangéliste Luc précise que c’est « rempli d’Esprit-Saint » que Jésus est conduit au désert après son baptême par Jean au Jourdain. Son errance de quarante jours rappelle celle du peuple durant quarante années. Ici, pourtant, et curieusement, c’est au sortir de cette période de quarantaine, alors que le match est gagné, oserait-on penser, que le diable jette toutes ses forces dans l’assaut. Comme l’Écriture l’atteste, les tentations qu’il éprouve se présentent sous la forme d’un choc frontal avec le Diable, c’est-à-dire avec l’esprit du mal alors que Luc se plaît à préciser que Jésus, lui, est « rempli de l’Esprit » de Dieu. C’est ce choc qui est l’enjeu, non seulement de la mission de Jésus pour laquelle il a reçu l’Esprit Saint et qui l’a envoyé dans cette épreuve au désert, mais encore pour l’humanité tout entière, car de la façon dont Jésus va faire face dans cette confrontation dépend ce que l’humanité va devenir. Jésus, tenté par le diable, vainc l’ensemble des tentations de l’humanité, ici résumées dans ces trois fomentées par le diable. Cette victoire annonce déjà celle de sa résurrection. 


Jésus, plus encore que Moïse, donne la méthode de sa victoire. Là où le Malin exerce sa ruse, c’est qu’il parle le langage de Jésus. Il se sert de la Parole de Dieu pour la pervertir. Et là où Jésus excelle, ce n’est pas dans son éloquence ou dans sa science – car on ne peut négocier avec le diable –, mais dans la manière dont il bat son adversaire sur le même terrain. « Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. ». Pourquoi ne pas le mettre à l’épreuve ? Ne serait-ce pas légitime quand nous nous trouvons nous-mêmes dans l’épreuve ou l’angoisse ? Assurément, non, car ce serait sombrer dans l’amnésie totale et dans l’oubli de ce que le Seigneur a déjà fait pour nous, et donc douter de ce qu’il pourrait faire encore. Ce serait donc manquer de toute reconnaissance. Pourquoi ne commencerions-nous pas par réapprendre les « bonnes manières » en disant d’abord « merci » à Dieu ? Belle conversion à laquelle nous introduit une fois encore l’eucharistie que nous célébrons ensemble. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †