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vendredi 15 juin 2018

Homélie du 11ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 17 juin 2018

L’évangile de Marc débute par une annonce ; « le règne de Dieu est proche, convertissez-vous et croyez à la bonne nouvelle » (Mc 1,15). Mais comment comprendre « le règne de Dieu ». A quoi peut-il ressembler ? Quelle différence y aurait-il avec un royaume terrestre ? Pour les contemporains de Jésus : est-ce que l’avènement du règne de Dieu allait être la restauration du royaume de David, l’expulsion des occupants romains, bref une nouvelle figure de la société politique dans laquelle ils vivaient ? Il n’était pas facile de faire comprendre en quoi ce règne de Dieu était différent et original. Voilà pourquoi Jésus, pour aider ses auditeurs à comprendre un peu mieux de quoi il parlait, emploie ce style si particulier des paraboles. C’est pour Jésus une manière efficace d’instruire les siens et de les introduire dans le mystère de Dieu qui dépasse toujours ce qu’on peut en imaginer. Ainsi les paraboles ne sont-elles pas des équations mathématiques ou des illustrations contractuelles : elles sont des histoires simples, des comparaisons limpides.
 
Les deux petites paraboles que nous avons entendues sur le règne de Dieu insistent sur un aspect très important : ce ne sont pas les hommes qui construisent le règne de Dieu, pas même les disciples, mais c’est Dieu lui-même qui lui donne vie et croissance. De même que l’homme qui sème une graine en terre ne peut la faire pousser par son désir ou ses propres forces, ni par ses efforts donner une fécondité particulière telle que celle que connaît la graine de moutarde, de même, le règne de Dieu n’est pas au bout de nos efforts. Il n’est pas l’application de nos principes et de nos règles pour transformer la société selon nos désirs. Il est une force considérable si l’on considère ce qui va être produit à partir de la graine de moutarde, mais il est une force mystérieuse si l’on considère comment la graine plantée en terre pousse et donne du grain. Force mystérieuse et puissante, qui traverse les événements et le cours de l’histoire des hommes, sans la transformer de manière visible immédiatement. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu s’est fait proche, que les Romains sont partis et que le royaume de David a été rétabli. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu est proche de nous, en ce temps que nous vivons, que tous les hommes et les femmes de notre temps vont se mettre à vivre selon les commandements de Dieu. Ce n’est pas parce que le règne de Dieu s’est fait proche que nos sociétés vont s’identifier au règne de Dieu.
 
Et nous savons que c’est une tentation permanente pour les chrétiens, soit de vouloir modeler la société en fonction des commandements de Dieu par la force, le combat, la lutte, et non par la conversion des cœurs, soit, ce qui est encore plus dangereux, de croire que Dieu est impuissant devant les événements auxquels les hommes sont soumis. Nous voudrions que Dieu agisse à notre manière, nous voudrions enrôler la force de Dieu pour mettre en œuvre nos objectifs, mais ce n’est pas de cette façon-là que le Christ annonce le règne de Dieu. Dieu travaille au cœur des événements comme il travaille la liberté et le cœur de tous les hommes, mais d’une façon qui nous échappe et que nous ne maîtrisons pas. Cela s’appelle vivre dans la foi, c’est-à-dire cheminer, non pas dans la claire vision mais dans la confiance en Dieu qui agit. Comme saint Paul le dit aux apôtres aux Corinthiens : « gardons toujours confiance, tout en sachant que nous demeurons loin du Seigneur » (2 Co 5,6). Nous savons bien que ce monde n’est pas le règne de Dieu, nous savons bien que par bien des côtés, il est contraire à la volonté de Dieu, aux commandements de Dieu. Mais ce n’est pas parce que nous ne voyons pas comment il va changer, que nous devons douter que Dieu soit à l’œuvre. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas une claire vision que nous devons perdre confiance dans le Seigneur.
 
Ainsi, nous autres, chrétiens du XXIe siècle, dans cette société sécularisée, nous devons chercher de tout notre cœur comment contribuer à l’action de Dieu en ce monde, nous devons espérer de toutes nos forces que la parole de Dieu continue de parler au cœur de tout homme. Notre mission, c’est d’annoncer cette parole de Dieu. Il nous garantit que c’est lui qui donnera la croissance et la fécondité pour que son règne soit un abri pour tous les êtres vivants.
 

AMEN.
                                                 

Michel Steinmetz

vendredi 8 juin 2018

Homélie du 10ème dimanche du Temps ordinaire (B) - 10 juin 2018

On peut entendre cet évangile d’une double manière. Ou bien l’on estimera qu’il y a quelque chose d’intolérable dans l’attitude de Jésus à l’encontre des siens, ou bien on se réjouira de cet élargissement de parenté. A la première lecture en effet, on pense découvrir une opposition entre la parenté de Jésus, sa famille de Nazareth (selon la chair et le sang) et ‘le nouveau cercle de famille’ celui des Douze et des disciples.
 
Regardons attentivement ce texte : Tout d’abord, nous voyons les gens de la parenté de Jésus qui sont venus pour se saisir de lui en disant : « il a perdu la tête ». Non pas qu’ils le pensent, mais qu’ils craignent sans doute bien plus pour lui, à la vue dont les choses semblent tourner. Ils veulent le sortir d’affaire. C’est l’attitude d’une famille qui se sent solidaire.  Car la foule était si nombreuse et si pressante qu’il leur était impossible de rentrer et ceux-ci restent dehors et font demander Jésus. « Qui est ma mère ? qui sont mes frères ? […] Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. »
 
A l’époque de Jésus, les liens de parenté sont sacrés. Il n’est donc pas étonnant que la parenté soit comprise au sens large du terme. Alors que nous distinguons entre fratrie, cousins issus de germain, cousins par alliance, etc… et que le monde moderne des familles recomposées embrouille plus encore les choses, il n’y a à l’époque que des frères et des sœurs. C’est-à-dire des personnes qui peuvent se revendiquer du même sang, du même héritage.
 
Jésus emploie le vocabulaire propre à désigner les relations familiales (mère, sœur, frère) non pour rabaisser les siens, sa parenté de sang – ce serait une vision des choses. Bien plutôt il étend cette parenté en l’étendant désormais à ceux qui « font la volonté de Dieu ». Faire la volonté de Dieu devient désormais la clé pour ouvrir, ou plutôt rouvrir, l’accès à Dieu. Nous ne pouvons finalement ni entendre cet évangile ni le comprendre sans le passage du livre de la Genèse  que la liturgie nous donnait en première lecture. Alors que Dieu avait créé l’homme et la femme pour demeurer dans son intimité, symbolisée par le jardin d’Eden, cet enclos protégé, Adam et Eve, poussés par leur désir de franchir l’interdit, se voient chassés. Ils n’ont pas compris que de faire la volonté de Dieu était pour eux le gage du bonheur et de la félicité. Ils ont préféré passer outre. Prenant de la distance par rapport à Dieu, ils devaient en payer les conséquences, et nous avec eux.
 
Voilà cependant que Jésus permet d’inverser le cours des choses qu’on croyait inéluctable. Dieu serait à jamais le Tout-Autre, désespérément loin. En Jésus, il se fait proche. C’est le sens de la réponse de Jésus aux scribes venus l’interroger. Comment se pourrait-il que Satan s’expulse lui-même ? En somme, il suffit de regarder pour comprendre. Ils ont devant les yeux les signes de sa puissance. Il guérit les malades, il expulse des forces obscures, il réconforte ceux qui souffrent jusqu’à faire revenir des morts à la vie. Serait-ce là les signes du Mauvais ? Le bon sens suffit à répondre. Evidemment que non.
 
Jésus introduit dans la parenté de Dieu ceux qui font sa volonté. Comme Lui la fait. Il n’agit pas en son nom propre. Il n’est pas à son propre compte. Il révèle le visage du Père et le rend proche d’une humanité qui avait pensé pouvoir se passer de Lui. Il va même plus loin encore : « nous le savons, celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera, nous aussi, avec Jésus, et il nous placera près de lui avec vous » (2 Co). Frères et sœurs, rien d’iconoclaste ou d’inconvenant dans les paroles de Jésus, mais plutôt une bonne nouvelle pour nous. Vous voulez faire partie de la famille de Jésus ? Vous n’aurez aucun test sanguin à fournir pour prouver les liens du sang. Il vous suffira de paraître devant lui avec le cœur rempli du désir de faire ce qu’Il attend de vous.
 

AMEN.
 
 
                                                 
Michel Steinmetz

Homélie pour la bénédiction de l'orgue d'Altbronn - 3 juin 2018

Un orgue eucharistique
 
Le seul instrument qui trouve pleinement grâce aux yeux des Pères de l’Eglise dans les quatre premiers siècles de l’Eglise est la voix humaine. Peu à peu, sous le registre de la comparaison tout d’abord, l’idée progressera qu’un instrument de musique peut devenir un lieu parmi d’autres de rencontre entre l’initiative de Dieu et la liberté de l’homme. Mais l’instrument sera toujours une image du corps humain Clément d’Alexandrie ose ainsi :
 
 
« C’est à ce genre de fête que l’Esprit oppose la liturgie digne de Dieu, quand il dit dans le psaume : […] ‘avec les instruments à cordes et avec l’orgue, louez-le’ : par orgue, il veut dire notre corps et par cordes les nerfs de ce corps, grâce auxquels il a reçu une tension harmonieuse et exprime des sons humains quand il est touché par l’esprit […]C’est ainsi qu’il a fait parvenir cet appel à l’humanité : ‘Que chaque souffle loue le Seigneur’, parce qu’il a étendu sa protection sur chaque souffle qu’il a créé.» [1]
 
L'apôtre Paul évoque l’unité dans la diversité en prenant la comparaison du corps humain dans la première Lettre aux Corinthiens (12, 12-14.27) :
 
 
Frères, prenons une comparaison : notre corps forme un tout, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. Tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés dans l'unique Esprit pour former un seul corps. Tous nous avons été désaltérés par l'unique Esprit. Le corps humain se compose de plusieurs membres, et non pas d'un seul. (...) Or, vous êtes le corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps.
 
Quand Tertullien évoque cette diversité unifiée, il se réfère curieusement à l’image de l’orgue hydraulique, un lointain ancêtre de l’instrument qui nous connaissons aujourd’hui.  
 
« Un seul corps est constitué de divers membres, de sorte qu’il y ait unité et non division. Observez la merveilleuse création d’Archimède – je veux parler de l’orgue hydraulique – avec ses nombreuses parties, sections, connexions, passages – une telle variété de sons, une telle diversité de modes, cet alignement de tuyaux – et cependant tout cela constitue une grande entité. Ainsi en est-il de l’air qui, chassé d’en-bas par l’agitation de l’eau, n’est pas pour autant divisé en parties parce que réparti entre différents lieux ; mais il est un en substance, bien que divers en fonctions. »[2] 

 
Le parallèle s’établit donc, via l’orgue, entre le corps humain et le corps ecclésial dans une nouvelle fonction d’interface de l’instrument au cœur de l’espace de célébration. Le bâtiment-église est le signe de l’Eglise faite des pierres vivantes des baptisés ; au cœur de l’architecture, l’orgue introduit à un rapport nouveau, démultiplié, entre les deux corps. Sa voix devient celle de tout un peuple, tour à tour soutenant l’assemblée, dialoguant avec lui, suscitant sa supplication ou sa louange, conduisant à la médiation. Les poumons de l’orgue se gonflent, ses nerfs se tendent pour que résonne sa voix. Cette voix sera celle, par mandat, des fidèles qui louent et implorent. Cette voix se joindra à celle des croyants pour inciter leur chant, le soutenir, le raffermir.
 
 
En participant à l’action liturgique, et en y exerçant un ministère, par celui de l’organiste, l’orgue donne dans la diversité de ses timbres une image sonore et polyphonique de la diversité du corps ecclésial. La diversité se trouve réunie en une unité symphonique. Frères et sœurs, telle est bien la réalité qui fait notre rassemblement. De nos différences légitimes, de la variété de nos origines, de nos difficultés à croire, Dieu se plaît à nous intégrer à son unité. Non comme des clones, mais comme les membres son corps. Cette unité grandit à la fois entre nous et avec Lui à chaque fois que nous nous laissons nourrir de sa chair donnée et de son sang versé. Son sang coule en nos veines et sa chair se mêle à la nôtre. Nos pauvres individualités s’enrichissent pour devenir réellement le Corps du Christ. A la fois complexe et pourtant si simple, c’est là notre dignité dès lors que nous consentons à faire ce qu’il nous a dit de faire.
 
 
Amen.
 
 
Michel Steinmetz
 
 

[1] ClÉment d’Alexandrie, Pédagogue II, 4, 41,4-42,1 ; PG 8, 441 ; GCS 1, 182-183 ; SChr 108, p. 91-92.
[2] Tertullien, De l’âme XIV, 4 ; PL 2, 669 ; CCL 2, 800.
 

jeudi 31 mai 2018

Homélie de la solennité du Corps et du Sang du Christ (B) - 3 juin 2018

Il y a de cela très longtemps, Dieu décide de se lier à un petit peuple. Il désire faire alliance. Etre leur Dieu pour qu’ils deviennent son peuple. Cette alliance, nous l’entendions dans le livre de l’Exode, reçoit un code, c’est-à-dire une règle de conduite, comme on parle bien moins fondamentalement de nos jours d’un dresscode. Pour que le contrat de l’alliance soit maintenu, il fallait des clauses. Dieu les donne à son peuple à travers les Dix Commandements transmis par Moïse. Ils sont la tenue à revêtir pour paraître sans crainte devant Dieu. Mais cela n’est pas tout. Pour montrer la force de l’alliance, Moïse accomplit un sacrifice d’animaux afin de répandre le sang sur l’autel et le peuple. On dit qu’on est lié par le sang ; ou l’on parle encore des liens du sang. Voilà ce que signifie ce geste. Il ne s’agit pas de se concilier l’attention de Dieu ou de l’acheter parce qu’il trouverait un intérêt à une telle offrande. Le sang répandu exprime le lien unique qui unit Dieu à celles et ceux qu’il a choisis pour devenir son peuple.
 
Le lien étroit, cependant, entre le code de l’alliance et le sacrifice ne peut pas être établi, parce que le sacrifice offert à Dieu est réalisé sur un animal. Il aurait été inconcevable de faire un sacrifice humain. Dieu lui-même avait montré qu’il le refusait en s’opposant au sacrifice d’Isaac par son propre père Abraham. Dès lors le sang répandu n’avait la force que d’un symbole évocateur. La nouvelle alliance que Jésus met en œuvre n’est pas différente mais elle est complètement achevée. En ce sens, elle est nouvelle parce que le sacrifice offert pour établir la communion n’est plus simplement le sacrifice d’un agneau pascal mais c’est le sacrifice que Dieu lui-même donne en son Fils. Le sang de l’alliance n’est plus le sang des animaux versé sur l’autel et sur le peuple, c’est le sang de Jésus répandu sur le monde pour sceller l’alliance entre Dieu et l’humanité. S’arrêter ici pourrait nous faire penser que Dieu aurait trouvé un quelconque plaisir au sacrifice de son Fils, ou la raison d’apaiser son courroux devant nos infidélités. Les paroles que Jésus prononce quelques heures avant sa passion, lors du repas pascal, éclairent le sens de sa mort dans la lumière de la résurrection à venir. Il y a bien un sacrifice et du sang versé, et il y a bien plus. « Prenez et mangez, ceci est mon corps… Prenez et buvez, ceci est mon sang… Vous ferez cela en mémoire de moi ».
 
Jésus se donne en nourriture. C’est-à-dire que sa chair livrée et son sang versé, sous la figure du pain et du vin eucharistiques, ne sont plus appelés à rester extérieurs à nous-mêmes. En communiant, comme nous le ferons tout à l’heure, et comme nous devrions le faire chaque dimanche, nous acceptons d’établir entre Lui et nous un lien du sang. Nous consentons à entrer dans l’alliance et à devenir les partenaires que Dieu s’est choisi. Nous ne sommes plus aspergés d’un sang symbolique, car le sang de Jésus coule désormais dans nos veines et nous sommes transfusés en vie divine. Sa chair se mêle à la nôtre pour faire de nous des hommes nouveaux et nous faire grandir dans la réalité d’enfants de Dieu.
 
A chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, nous rendons cette alliance présente et actuelle. Nous nous mettons à l’écoute de la propre Parole de Dieu, de cette charte qui nous exhorte à vivre dans la lumière et la vérité de l’Evangile, là encore non plus en respectant des commandements qui nous seraient extérieurs mais en accueillant en notre cœur le Verbe de Dieu qui nous régénère. Dans le même acte de culte, nous célébrons encore le sacrifice de Jésus, définitif et unique, qui nous installe dans la nouvelle alliance. Ce que Jésus a réalisé une fois pour toutes, cela redevient présent quand nous faisons ce qu’il nous a dit de faire.
 
Nous communions au Christ mort et ressuscité, pour que notre vie devienne à son tour signe de la mort et de la résurrection du Christ. Reconnaissez Celui qui vit en vous et faites-lui une place. Vous êtes ce que vous recevrez ; devenez ce que vous êtes déjà : le corps du Christ.
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

vendredi 18 mai 2018

Homélie de la solennité de la Pentecôte (B) - 20 mai 2018

Voilà cinquante jours qui ont passé depuis que Jésus est ressuscité ! Que de choses étonnantes et inattendues se sont déroulées depuis. Nous avons été témoins de cette délicate et pourtant réelle présence dans l’absence, cheminant peu à peu dans ce mystère d’une vie plus forte que la mort. Cette réalité que seul le christianisme proclame et ose proclamer depuis deux mille ans. Il ne s’agit pas d’une théorie, d’une idée ou d’une idéologie. Car à une idée, si belle soit-elle on pourra toujours en opposer une autre ; et à une idéologie en succède une autre. A la question ultime pour l’homme de savoir ce qu’il deviendra, par-delà les richesses accumulées ou le pouvoir gagné au long de sa vie, le Christ ressuscité apporte une réponse. Il n’y a rien de plus grand que la vie, qu’une vie qui se glisse dans l’éternité de Dieu.
Et depuis l’Ascension nous demeurions dans l’attente, celle d’une force, la force de Dieu, qui nous serait communiquée. Voici que ce don nous est fait. Non pas comme le souvenir de ce qui s’est passé à Jérusalem pour les apôtres et la Vierge Marie, mais comme une pentecôte pour nous, ici et maintenant. C’est là un nouveau passage pour nous, après celui de la Pâque. La Pentecôte porte la Pâque à sa pleine réalisation. Ce n’est donc pas pour rien que saint Augustin osait parler de ces cinquante jours comme d’un unique jour de fête. Voilà pourquoi le cierge pascal, allumé dans la nuit de la résurrection, n’a cessé de répandre sa clarté au milieu de nous et que, chaque dimanche, nous avons mémoire de notre baptême par le rite de l’aspersion au début de l’eucharistie.
 
Voilà que nous célébrons un nouveau passage. Nous sommes passés de la Pâque ancienne à la Pâque nouvelle et nous passons de la Pentecôte ancienne à la nouvelle et actuelle Pentecôte. Qu’est-ce à dire ? Le judaïsme primitif fêtait le début du cycle agraire annuel avec le germination de l’orge et, après la sortie d’Egypte, cette fête est aussi devenue celle de la libération de l’oppression par l’immolation de l’agneau puis le passage de la Mer rouge à pied sec. Cinquante jours plus tard, Pentecôte, à l’origine célébration des moissons, allait devenir le mémorial du don de la loi au Sinaï. Pour nous, cinquante jours après le sacrifice de l’Agneau véritable, le Christ, nous ne célébrons plus le don de la Loi que le doigt de Dieu a écrit sur des tables de pierre, mais l’action de son Esprit qui grave la loi nouvelle au fond des cœurs et les embrase de son amour. Cela n’est donc plus une action extérieure dont nous serions les spectateurs, mais quelque chose d’intérieur dont nous devenons participants : Dieu vient habiter en nous.
 
Ce que nous avons reçu, nous sommes invités à en faire part, sans réserve. C’est l’expérience déroutante que font les apôtres. Alors qu’ils étaient encore claquemurés au Cénacle, la loi de Dieu est inscrite au plus profond d’eux. Leur Pentecôte n’est ni dans le bruit qui survient du ciel, ni dans le violent coup de vent, ni même dans les langues de feu qui se partagent au-dessus de chacun d’eux – ce ne sont là que des signes -, elle est dans le fait qu’ils sont « remplis de l’Esprit-Saint ». Cette force, ce dynamisme, cette énergie qu’ils reçoivent les pousse à sortir. La peur n’est plus de mise. Ils osent le coup d’audace. Ils trouvent les mots pour se faire comprendre de tous. « Nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu ». Dans la suite du récit des Actes des Apôtres, d’après vous, qu’est-ce qui explique le nombre impressionnant de gens qui désirent devenir disciples de Jésus-Christ ? Eh bien, non l’obligation ou la contrainte, mais l’attraction.  Saint Augustin prenait cet exemple :
« Tu montres un rameau vert à une brebis, tu l’attires. On présente des noix à un enfant, il est attiré... Si donc ce qui est révélé des délices et des voluptés terrestres à ceux qui les aime les attire, ...comment le Christ révélé par le Père n’attirerait-il pas ? » (De praedestinatione sanctorum, 26, 5, p. 497).
 
Aujourd’hui l’Esprit descend sur nous et veut achever en nous l’œuvre de Pâques. Que Dieu devienne pour nous l’objet de notre désir. Alors nous en serons contagieux. C’est la nouvelle Pentecôte ! Laissons-Dieu embraser nos cœurs !
 
 
AMEN.
 
                                                                                                                                                                                                                      
Michel Steinmetz

jeudi 10 mai 2018

Homélie du 7ème dimanche du Temps pascal (B) - 13 mai 2018

Le passage que nous venons d’entendre rapporte les dernières paroles de Jésus avant l’entrée dans sa Passion, selon le récit de l’évangile de Jean. Il s’agit d’une prière que Jésus adresse à son Père. Cela est très intéressant pour nous car cela nous encourage à avoir, dans notre propre prière, cette même intimité avec Dieu : tout lui dire, sans craindre de mal formuler, de demander l’inconcevable. Jésus nous offre là un modèle de prière qui consiste à entrer en dialogue avec Dieu. Il nous permet aussi de mieux saisir l’essentiel de sa mission dans le monde.

 
Nous avons bien présent à notre mémoire les termes de cette prière : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom pour qu’ils soient un comme nous sommes nous-mêmes » (Jn 14,21-22). Nous pouvons évidemment comprendre cette prière de Jésus pour l’unité de ses disciples dans un premier sens qui paraît assez clair. Que les disciples de Jésus soient capables de vivre unis les uns avec les autres, c’est la moindre des choses puisqu’ensemble, ils suivent celui qui les a appelés. Mais nous savons que parfois cette unité entre les disciples a pu apparaître fragile, en particulier quand ils discutaient entre eux pour savoir quel serait le premier.
 

Il y a un deuxième niveau de lecture : l’unité entre les disciples est une condition pour que leur message soit reçu et que le monde croit. Mais il ne faut pas nous tromper sur ce que le monde doit croire. Doit-il croire que les disciples sont meilleurs que les autres et donc que ce qu’ils disent est plus vrai que ce que disent les autres ? C’est là que nous arrivons au troisième niveau de lecture de ce que Jésus dit dans cette prière. L’unité pour laquelle il prie n’est pas simplement une sorte d’arrangement pour développer, comme on dit aujourd’hui dans notre société, une meilleure manière de « vivre ensemble » ; ce n’est pas simplement un appel à la tolérance mutuelle qui s’apparente par bien des côtés à l’indifférence, que chacun, selon ce qu’il croit, et que tous s’interdisent d’avoir le moindre avis sur ce que pensent les autres ou ce que vivent les autres… Le vivre ensemble serait cette espèce de tolérance universelle dans laquelle serait suspendu tout jugement moral pour éviter de susciter des tensions ou des conflits. Finalement ne rien penser pour avoir la paix et vivre dans le rêve utopique que tout penseraient la même chose.

 
Ce n’est pas cela que Jésus demande pour ses disciples. Il demande qu’il y ait entre ses disciples la même union, la même communion qui existe entre lui et son Père. Cela signifie que l’amour auquel il a invité les disciples, et qu’il leur a laissé comme son commandement, est plus qu’une obligation morale. Dans une amitié forte ou une relation d’amour, cela passe d’abord par la découverte mutuelle, puis par la confiance qui s’établit, cette belle certitude de pouvoir être sans craindre de jugement. Cette confiance ainsi instaurée, l’amour va plus loin encore : il cherche à répondre aux attentes de l’autre, et, s’il le fallait, jusqu’à se donner entièrement pour lui. Il ne s’agit donc pas simplement d’une question de bon exemple, ou d’une belle illustration de la doctrine chrétienne, ou de meilleure efficacité de l’apostolat, c’est la véritable identité de la communauté chrétienne. « Celui qui dit qu’il aime Dieu qu’il ne voit pas et qui n’aime pas son frère qu’il voit, est un menteur », nous dit saint Jean (1 Jn 4,20).

 
Aussi, croire au Dieu de Jésus-Christ, c’est croire que Dieu est Père, c’est croire qu’il veut établir une communion radicale avec les hommes. C’est croire que malgré nos différences, malgré nos faiblesses, malgré nos fautes, nous sommes capables, non seulement d’établir des relations les uns envers les autres mais encore d’entrer dans une véritable communion fraternelle. Elle est le premier signe de la foi et donc le premier témoignage que nous sommes appelés à rendre. On ne peut pas vivre comme des frères si on ne reconnaît pas un même Père. Et inversement on ne peut annoncer que Jésus est le Fils de Dieu, que Dieu est notre Père, sans être entraînés immanquablement à vivre comme des frères. Laissons-nous à Dieu la possibilité d’être Père si nous refusons de nous reconnaître frères ?  

 

AMEN. 

 
 Michel Steinmetz

mardi 8 mai 2018

Homélie de la solennité de l'Ascension du Seigneur (B) - 10 mai 2018

Tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir. Et pourtant, il le faut bien. L’Ascension du Christ est tout à la fois la fin d’un rêve et le début d’une espérance. Pour les apôtres, c’est la fin du rêve du rétablissement du royaume d’Israël tel qu’il avait existé au temps de la puissance de David. Comme le souligne le récit des Actes des Apôtres, les disciples avaient encore ce rêve, même après la mort et la résurrection de Jésus. Au moment où ils sont réunis autour du Seigneur, ils lui demandent en effet : « Seigneur est-ce maintenant que tu vas rétablir la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Et les deux disciples à qui Jésus s’était manifesté sur le chemin d’Emmaüs ne lui avaient-ils pas dit : « Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël » (Lc 24, 21) ?
 
Les disciples et les foules qui ont suivi Jésus au long de sa vie publique, ont entendu sa prédication et vu les signes qu’il faisait en guérissant les malades ou en multipliant les pains. Ils ont laissé grandir en eux l’espoir que la venue du Messie serait le rétablissement du Royaume. Mais l’arrestation, la condamnation, la Passion et l’exécution de Jésus ont ruiné cet espoir. Jésus ne rétablira pas le royaume d’Israël avec force et puissance ! Avec sa résurrection, commence l’annonce d’une espérance nouvelle. Le Christ ressuscité ne va pas établir sa puissance contre les Romains, et délivrer la Judée de l’occupant. Il ouvre un nouveau chemin dans l’histoire de l’humanité et donne à l’avènement du Royaume d’Israël une dimension nouvelle. Celui-ci ne consiste plus simplement dans le rétablissement du pouvoir politique sur Jérusalem et son Temple, mais il permet l’accomplissement de la vocation universelle du peuple élu d’être le signe de l’alliance au milieu des nations pour annoncer aux païens la bonne nouvelle du Salut.
 
L’Ecriture nous fait comprendre que le fait que le Christ quitte cette terre et n’y soit plus visible ne constitue pas une privation mais inaugure une nouvelle manière dont Dieu va se rendre présent à l’humanité. L’espérance nouvelle s’accomplira par le don de l’Esprit au jour de la Pentecôte et par la mission des apôtres. L’Evangile sera perçu comme devant être annoncé à tous sans distinction, et non pas comme réservé à un petit groupe. Dieu ne se sert pas des apôtres pour prendre possession de l’univers et donner à son dessein une forme politique. Il fait plutôt ce don aux hommes pour « organiser le peuple saint et accomplir les tâches du ministère » (Ep 4, 12). L’organisation du peuple saint n’est pas la structuration politique du monde, mais la construction d’une famille dans laquelle s’exercent les charismes selon les dons de Dieu pour « que nous parvenions tous ensemble à l’état de l’homme parfait, à la plénitude de la stature du Christ » (Ep 4, 13).
 
La disparition physique du Christ en ce monde, n’est pas un abandon, mais substitue à la présence visible de Jésus le signe nouveau donné par l’Église à travers la communion de ses membres et l’organisation de ses ministères. Il est bon pour nous que le Christ nous ait quittés, car nous ne sommes pas plongés dans la tristesse de son absence, mais au contraire conviés à l’action de grâce devant les dons faits par Dieu à l’humanité. Le Christ confie sa mission à l’Église et rassemble en elle tous les peuples. Ils sont appelés à constituer un seul corps et un seul esprit pour manifester la puissance de son amour. Cette communion de tous en un seul Corps se réalise quand tous sont unis au Christ, qui agit comme le dénominateur commun. Unis en Lui, nous nous découvrons unis les uns aux autres. C’est ce qu’il se passe quand nous communions avec foi à l’eucharistie.
 
J’ai parfois l’impression que certains chrétiens sont sans force, ils ont tous reçu les sacrements, mais leur vie spirituelle tourne un peu en rond. C’est comme une voiture avec l’air climatisé, un bon moteur mais très peu d’essence. A quoi carburons-nous ? Il est temps plus que jamais de faire le plein d’essence, le plein de la force du Saint Esprit, pour notre Eglise, pour chacun de nous.
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz