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Progressivement seront mis en ligne ici des articles de fond et d'investigation essentiellement en liturgie, mais aussi en d'autres domaines de la vaste et passionnante discipline qu'est la théologie !

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vendredi 10 mai 2019

Homélie du 4ème dimanche de Pâques (C) - 12 mai 2019

La liturgie propose à notre méditation la figure du bon pasteur telle que Jésus se présente aux Juifs. En quelques phrases l’évangile de saint Jean nous donne des éléments importants de réflexion : le bon pasteur donne la vie éternelle à ceux qui écoutent sa voix et qui le suivent (c’est à dire qui mettent en pratique la parole du Christ) et ce don de la vie est l’accomplissement de la mission de Jésus agissant au nom du Père. Le pasteur est celui qui connaît ses brebis et qui en prend soin jusqu’à donner sa vie pour elles.
 
Cette promesse du Christ adressée à ceux qui le suivent s’accomplit d’abord pour ses disciples qui se sont mis à sa suite. Mais ce discours s’adresse aussi explicitement aux Juifs, c’est à dire au Peuple élu auquel Dieu a promis d’envoyer un pasteur selon son cœur. Jésus est vraiment le berger d’Israël pour le conduire aux pâturages de la vie. Par sa mort et sa résurrection l’alliance de vie accomplit la vocation universelle d’Israël et s’ouvre à la multitude, comme le rappelle la formulation eucharistique de la Cène : « mon Sang versé pour vous et pour la multitude. » C’est ainsi qu’il faut l’entendre à chaque messe. Jésus donne sa vie pour nous qui sommes ici, mais nous ne pouvons nous prétendre les uniques bénéficiaires de son sacrifice.
 
Le lien qui unit le pasteur aux brebis n’est pas un lien qui exclut les autres brebis qui ne sont pas (faut-il dire encore ?) de cette bergerie. La mission pastorale du Christ ne se limite ni au groupe des premiers disciples qui l’entoure, ni à Israël qui en est le premier bénéficiaire. Elle s’étend à la multitude innombrable de ceux qui veulent bien écouter sa voix et le suivre : « une foule immense que nul ne pouvait dénombrer de toutes nations, races, peuples et langues. » (Ap 7, 9), comme nous le dit la vision de l’Apocalypse. C’est ainsi que Paul interprète la fureur des Juifs d’Antioche : « vous ne vous jugez pas dignes de la vie éternelle ».
 
Quand la mission pastorale du Christ nous est présentée dans cette dimension universelle, nous pressentons combien nous sommes loin d’avoir encore parcouru le chemin nécessaire à son accomplissement. Nous pouvons même mesurer que l’annonce de la Bonne Nouvelle, qui est la voix du pasteur, est une œuvre à reprendre sans cesse, à chaque génération. La nouvelle évangélisation n’est-elle pas la transcription pratique de cette mission dans le temps qui est le nôtre ? Il arrive souvent que des chrétiens imaginent ou rêvent une chrétienté florissante que nous aurions perdue. Je vous rappelle qu’au sortir de la révolution française, notre Église en France était complètement démunie à vues humaines. N’était-ce pas déjà le cadre d’une nouvelle évangélisation ? La dispersion des prêtres et des consacrés, l’ignorance de beaucoup des vérités élémentaires de la foi, la sécularisation complète des mœurs et de la culture, etc.
 
« Le propre de chaque génération de chrétiens est de penser qu’elle est la dernière », ai-je lu cette semaine. Je ne sais si c’est vrai mais la formule m’a plu pour les temps que nous vivons. Nous ne sommes pas les derniers des Mohicans, nous ne sommes pas une fin de race qu’on pourrait placer dans une réserve. Et pourquoi ? Tout simplement parce que le Christ ne nous le permet pas. Le sang qu’il a versé pour nous nous impose de témoigner de lui. Peut-être avez-vous prêté attention au paradoxe que nous entendions dans l’Apocalypse : les robes de ceux qui viennent de la « grande épreuve » ont été « blanchies par le sang de l’Agneau ». C’est-à-dire que pour avoir part à la vie du Christ, il faut se laisser rejoindre et marquer de son sang. Accepter pour nous-mêmes le sacrifice du don de soi, de sortir au moins de sa zone de confort. Dépasser la passivité du mouton bêlant qui se laisse ballotter par les modes.
 
« Dieu éternel et tout-puissant, guide-nous jusqu’au bonheur du ciel ; que le troupeau parvienne, malgré sa faiblesse, là où son Pasteur est entré victorieux. » Frères et sœurs, en avant !
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

samedi 27 avril 2019

Homélie du 2ème dimanche de Pâques (C) - In albis - 28 avril 2019

Merci à l’apôtre Jean d’avoir osé rapporter dans son évangile le témoignage d’un apôtre qui a vécu l’incrédulité. Thomas a connu le doute qui travaille le cœur du croyant. A ce titre, comme il nous ressemble avec son besoin de réel et de tangible, sa méfiance pour tout savoir qui n’a pas de prise sur le quotidien !
 
Thomas est un homme qui se fie à son bon sens, voire à ses cinq sens tout court et qui se méfie du Seigneur. Comme l’homme moderne et l’esprit positif, il a besoin d’évidence sensible. Voilà une attitude imparfaite, sans nul doute, puisque Thomas s’entendra reprocher par Jésus ce manque de confiance dans la foi. Mais, si dans la foi de Thomas, il y a une imperfection, il y a aussi une attitude humainement respectable. On ne croit pas simplement parce que les autres croient. Si nous croyons en Jésus, c’est parce que nous percevons sa présence vivante et agissante dans nos vies et dans le monde. L’apparent scepticisme de Thomas nous apprend comment la foi chemine au cœur de l’homme. Thomas l’incrédule nous enseigne à ne pas être trop vite crédule et à ne pas donner sa foi à n’importe quel discours ou témoignage. Il faut penser aussi que sa revendication n’était pas si déplacée puisque le Seigneur va y répondre. Mais pas tout de suite. En effet, le soir de Pâques, lors de la première apparition du Seigneur à ses disciples, Thomas était absent. Il avait exprimé son scepticisme à ses frères. Une semaine après, un dimanche, Jésus réapparaît et Thomas est présent. Mais tout ne se passe pas comme Thomas l’avait prévu. Que se passe-t-il au juste ? A ce moment-là, Thomas ne mettra pas sa main au côté blessé du Seigneur. C’est le Seigneur qui, lui-même, l’invite à ce geste. Thomas ne songe plus à exiger les conditions qu’il avait lui-même fixées à sa foi. Il est comme arraché et soulevé de tout son être par une certitude fulgurante. Pour lui, il ne s’agit plus de preuves mais d’une lumière venue d’ailleurs.
 
 
Que fut cette lumière pour Thomas ? Nous sommes un dimanche. Les apôtres sont réunis pour se souvenir de la résurrection de Jésus et sans doute pour la célébration eucharistique. Jésus vient au cœur de ce rassemblement où il est fait mémoire du sacrifice de la Croix, avec les stigmates de sa Passion. Ce que Thomas comprend, c’est que la résurrection échappe à la perception humaine. Le toucher est devenu inutile. Thomas comprend qu’on a la foi, c’est à dire que l’on fait l’expérience de la Résurrection du Seigneur. La foi, c’est expérimenter la puissance de la résurrection dans la force de l’amour que peut manifester notre vie. La foi, c’est faire que cette force du Seigneur vivant, par nous, guérisse les plaies de nos frères les hommes. Cet épisode nous dit : la foi ne naît pas d’évidence mais d’amour. On croit parce qu’on aime.
 
Aussi dans nos doutes, il faut se dire deux choses :
1.     Si Dieu est mystère, Dieu seul peut nous éclairer sur nos doutes et se révéler lui-même. Quand on doute, il faut continuer à prier et à faire confiance au Seigneur. Il ne faut pas être trop fier ou orgueilleux pour croire. Ce supplément d’intelligence que donne la foi sera toujours difficilement accessible à ceux qui sont tentés de se complaire dans la suffisance de leurs dons.
2.     Après la prière, le recours à nos frères, à leur lumière et à leur intercession, est le second moyen d’apaiser nos inquiétudes. Seul, Thomas doute, appuyé par ses frères il voit clair. Croire sans avoir vu ! Le Christ est mystérieusement présent au milieu des hommes partout où germent des semences de bonheur et de paix. Nous le rendons visible quand nous semons l’amour et l’espérance. Nous le rendons présent par la transparence de notre témoignage de foi, par la valeur de nos services et par la ferveur de nos prières.
 
Aujourd'hui, témoigner du Christ ressuscité veut dire qu’il existe quelqu’un qui croit en nous, qui souffre avec nous, qui nous appelle à la vie. Aussi, laissons derrière nous ce qui assombrit notre foi et osons reprendre à notre crédit le cri de ravissement de l’apôtre Thomas et dire : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

samedi 13 avril 2019

Homélie du Saint jour de Pâques - 21 avril 2019

Il ne suffit pas de voir pour croire. Trois personnes ont vu quelque chose dans l’évangile, et parmi elles une seule a cru. La première qui a vu, c’est Marie Madeleine : elle voit que la pierre a été enlevée du tombeau, mais elle a trouvé une explication pour justifier la disparition du corps : on l’a enlevé. Parmi les deux disciples qui se précipitent vers le tombeau, le premier, Pierre, entre et il voit le linceul resté là et le linge qui avait recouvert la tête, mais l’évangile ne nous dit pas ce que cette vision a provoqué chez lui. Et c’est seulement l’autre disciple, celui qui avait accompagné Pierre tout en le laissant pénétrer d’abord dans le tombeau, dont l’évangile nous dit : « il vit, (donc il voit la même chose que Marie Madeleine et que Pierre), et il crut » (Jn 20, 8). Qu’a-t-il cru ? L’évangile nous le dit,  « jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas vu que, d’après l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. » (Jn 20, 9)
 
Comment pouvons-nous essayer, non pas de comprendre, mais d’éclairer notre propre cheminement de foi à partir de l’expérience de ces trois personnages ? Nous aussi, nous voyons bien le tombeau vide. Je veux dire que les signes de l’absence du Christ dans tant de cœurs et d’âmes humaines, l’absence de la référence au Christ dans tant de nos sociétés, l’absence de la visibilité des chrétiens, tout cela peut être comparé au tombeau vide. Et devant ce phénomène, on peut avoir des réactions très diverses. On peut être comme Marie Madeleine, disant : on nous a retiré le corps du Christ, qu’est-ce qu’on en a fait, on ne sait pas où on l’a mis. Beaucoup de chrétiens sont désorientés en s’apercevant que tout le monde n’a plus les mêmes repères qu’eux, on leur a enlevé leur christianisme et ils ne savent pas où on l’a mis. Ils cherchent vainement. Certains se demandent même si l’Eglise pour une part ne l’aurait pas trahi. On peut être dans l’attitude de Pierre, qui voit cela mais qui ne réagit pas, qui n’a pas d’expression pour expliquer ce qui s’est passé, il voit, il constate, peut-être qu’il espère dans le secret de son cœur, peut-être qu’il a renoncé, on ne sait pas. Et puis, on a le troisième disciple, celui que Jésus aimait, et celui-là donne une interprétation à cette absence du Christ. Il croit. Cela veut dire qu’il croit que, absent de corps, de toute visibilité, de matérialité, le Christ, comme c’était annoncé par les Écritures, est vivant quelque part, on ne sait pas où, mais il croit, c’est-à-dire qu’il sait que le Christ n’a pas disparu, il est ailleurs, autrement.
 
 
Et si je continue l’analogie que j’évoquais tout à l’heure, comment pouvons-nous, exercer notre acte de foi devant cet effacement progressif des signes visibles du Christianisme ? Tirons-nous un trait et établissons-nous un bilan de faillite et de fermeture : c’est fini, on n’a plus rien ? Ou bien, éclairés par les Écritures et par l’Esprit-Saint, voyons-nous dans cet effacement culturel et moral, dans cette disparition des références chrétiennes dans la société, un appel non pas à renoncer, non pas à imaginer la disparition du Christianisme, mais à reconnaître que le Christ est présent aujourd’hui encore ? Peut-être sous d’autres signes, peut-être d’une autre façon, comme les disciples en feront l’expérience au cours des apparitions du Christ ressuscité.
 
Il n’est plus le Christ de la visibilité, il n’est plus le Christ de la matérialité, il est le Christ de la foi. La joie de la Résurrection, c’est la joie de cette certitude que, invisible, imperceptible, intangible, le Christ est toujours vivant et présent à l’humanité. Quand Marie, dans le jardin, verra le Christ ressuscité, voudra le saisir et ne pas le laisser échapper, et il lui dira : lâche-moi ! La foi au Christ ressuscité, ce n’est pas la foi dans les signes culturellement contingentés de sa présence. Croire que le Christ est vivant aujourd’hui, ce n’est pas croire à la pérennité des calvaires aux carrefours des chemins, ce n’est pas croire à tous les autres signes qui parsèment l’histoire du christianisme dans notre culture, c’est croire que aujourd’hui, alors que ces signes ont acquis d’autres significations ou ont perdu toute signification aux yeux de ceux qui ne croient pas, par-delà ces signes le Christ est vivant. La vie de l’Eglise ici, c’est le corps vivant du Christ que vous constituez quand il vous réunit dans l’eucharistie. L’Église vivante aujourd’hui, c’est cela le signe de la Résurrection.                                              
                                                                                                                 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

Homélie de la Vigile pascale et de la messe de la Résurrection - Pâques 20 avril 2019

Le Samedi-saint est le jour du grand silence, celui où toute l’Eglise est dans l’attente. Elle retient son souffle. Déjà la joie, empreinte de ses plus beaux atours, celle de l’espérance chrétienne, tend à grandir. Le Christ est descendu aux enfers pour y arracher ceux qui sont dans l’attente. Admirables représentations anciennes qui montrent un Christ brisant la porte des enfers et qui tend la main à Adam pour l’en extraire.
 
Voici que le jour a baissé. La nuit s’est installée. Au cœur de l’obscurité, un feu, et surtout une flamme, celle dont on allume le cierge pascal. Lumen Christ ! Lumière du Christ ! Le cortège s’ébranle. Le passage est, cette fois, celui de la Pâque. Le Messie qu’on voulait couronner à la manière des hommes a été couronné d’épines et recouvert de la pourpre du sang. Il est mort ; il est vivant. « Le maître de la Vie mourut ; vivant, il règne » (Séquence du jour de Pâques, Victimae paschali laudes). « Bienheureuse faute qui nous valut un tel Rédempteur » (Exultet de la nuit pascale), chantions-nous après être entrés dans l’église, en suivant non plus la croix, comme au jour des Rameaux et de l’entrée à Jérusalem, mais à la lueur du cierge pascal. Notre église, dont nous franchissions le seuil ainsi éclairés par cette lumière du Christ, devenait l’annonce pour nous de la Jérusalem céleste, du paradis retrouvé.
 
" Maintenant, Seigneur, nous voyons resplendir tes merveilles d’autrefois… » (cf. oraison qui suit la troisième lecture de la Vigile) : si les fidèles lisent dans l’Ancien Testament les événements du salut comme nous avons pu le faire en voyageant dans l’Ecriture avec les sept lectures, c’est qu’ils vont les voir s’accomplir dans les rites du baptême, après la liturgie de la Parole. Le chant du Gloire à Dieu, promesse de la paix donnée au monde par le Verbe fait chair et annoncée au dehors par la sonnerie des cloches, a fait basculer dans le régime de la grâce et de la Nouvelle Alliance. Désormais à l’annonce de la Résurrection, après avoir cheminé au cœur de la Vigile, dans l’écoute attentive de la Parole de Dieu et retracé l’itinéraire croyant du peuple de l’attente, les baptisés chantent : alléluia ! Ils savent que l’eau de leur baptême les a plongés dans la mort et la résurrection de Jésus. Louis, du haut de tes huit ans, tu seras au milieu de nous le beau rappel de la fraîcheur toujours nouvelle de notre baptême. Ce soir, la communauté chrétienne t’accueille dans la dignité des enfants de Dieu, comme tu es le signe, pour elle, de la grâce et de la joie retrouvée d’être baptisé.
 
"Je crois". Nous allons nous réapproprier la foi de l’Eglise qui nous fait vivre. Dans l’eucharistie, nous recevrons la chair du Christ ressuscité et nous communierons à la puissance du Ressuscité déjà à l’œuvre en nous, par le baptême. C’est pour cela que nous avons un besoin vital, physiologiquement spirituel, de communier. Ce n’est pas une récompense. Elle est inscription dans le corps de l’Eglise, parce qu’elle est inscription dans le Corps ressuscité du Christ. Nous entendrons demain à la messe du jour de Pâques : « vous êtes ressuscités » (Colossiens 3, 1) parce que nous avons été baptisés et que nous avons reçu l’eucharistie. C’est l’eucharistie qui est gage de notre résurrection. Le renvoi liturgique, tout à l’heure, sera solennel : « Allez dans la paix du Christ, alléluia, alléluia ! » et  le peuple répondra de la même manière: « Nous rendons grâce à Dieu, alléluia, alléluia ! ». Ainsi, par ce simple rite de l’alléluia pascal, tous prennent conscience d’être constitués comme peuple  porteur de la bonne nouvelle de la Résurrection : à nous est désormais confiée l’annonce de la résurrection parce que nous avons accepté durant cette semaine de suivre le Seigneur, d’aller jusqu’à sa mort pour participer à sa résurrection.
 
Célébrer la liturgie de l’Église au cours de la Semaine sainte, c’est bien plus que poser des actes rituels, c’est mettre ses pas dans ceux de Christ. La foi se dit en paroles ; elle se dit aussi en actes par les rites et par l’agir chrétien – la vie quotidienne de charité et de service. C’est là que, pour nous, la Pâque va se poursuivre. C’est dans cette attention aux frères et aux sœurs dans le besoin que nous dirons que, vraiment, le Christ est ressuscité parce qu’il n’y a de désespoir qui ne saurait trouver consolation dans la Pâque. Dans les jours à venir, à qui direz-vous que vous avez pris part à cette célébration ? Pour qui serez-vous témoins de la bonne nouvelle qui nous réjouit en cette nuit ?
 
AMEN.
 
 Michel Steinmetz

Homélie de la célébration de la Passion et de la Mort du Seigneur - Vendredi-SAint 20 avril 2019

Au cœur de la Semaine sainte, le Triduum nous plonge, au cœur du mystère de la foi. Nous vivons une immersion totale dans la liturgie. La messe en mémoire de la Cène du Seigneur, au soir du Jeudi-saint, hier, ne comportait aucun renvoi liturgique, mais l’invitation à demeurer – au sens johannique de persévérer – dans la prière. Par l’adoration silencieuse au reposoir, nous avons voulu persévérer avec Jésus et nous entraîner à la même fidélité que lui. Par-delà les craintes, les angoisses, l’ombre de la mort qui rôde autour d’eux, nous avons prié, unis à Jésus : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! » (Matthieu 26, 39). La liturgie des Heures, ce matin notamment et demain encore, continuera de nous entretenir dans la prière en nous souvenant du moment où Jésus a été conduit à la croix à la troisième heure, où il a été mis en croix à la sixième heure, puis, ici et maintenant, de la célébration de sa passion et de sa mort. En venant adorer la croix du Seigneur, nous allons faire physiquement le geste de l’agenouillement. Nous comprendrons alors l’abaissement du Christ, « prenant la condition de serviteur » (Philippiens 2, 7), lorsqu’il décidait hier de laver les pieds de ses disciples. A nouveau, nous avons entendu – c’était l’acclamation avant la Passion – l’hymne aux Philippiens comme au jour des Rameaux. Dimanche dernier, en entrant dans la Semaine sainte, nous contemplions de manière encore un peu lointaine l’abaissement du Christ, qui allait appeler le nôtre en retour ; dans un instant, nous allons nous abaisser nous-mêmes devant la croix et Celui s’est abaissé pour nous. Et nous entendrons les Impropères, ces reproches que le Dieu souffrant fait à son peuple : « O mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je contristé ? », Lui qui n’a cessé de montrer sa bonté. Nous serons là devant lui, l’Innocent mis à mort par amour, à cause de notre péché.
 
 
L'eucharistie que nous recevrons avant de nous disperser ne pourra s’appréhender que par le prisme de cet abaissement jusque dans la mort par amour. « Sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jean 13, 1).  Alors que la communion eucharistique hier soir nous rappelait sacramentellement l’institution de l’eucharistie et notre volonté de communier à la mort et résurrection du Seigneur, celle de ce vendredi évoque – de par sa forme liturgique spécifique –  notre dernière communion, en viatique au moment de la mort. Celle de la nuit pascale, demain, ravivera le souvenir de notre première communion.
 
A la fin de la célébration du Vendredi-saint, il n’y aura encore aucun renvoi, mais une formule de bénédiction qui nous fera comprendre qu’il s’agit, encore, de demeurer là. On vient d’entendre la lecture de la Passion qui se termine par la mise du Christ au tombeau. Il s’agit donc de rester là, auprès de la croix du Seigneur et auprès du tombeau. Rester avec la Vierge Marie, elle qui a cru à la résurrection, contre toute évidence, alors que son fils était mis au tombeau. Souvent, la dévotion populaire a invité les fidèles à prendre part au chemin de croix ; là, en se déplaçant de station en station, ils refont l’itinéraire de Jésus sur la via dolorosa, pas à pas en laissant encore le récit de la Passion les émouvoir et les transformer. C’est ce que nous ferons tous ensemble ce soir avant de demeurer dans la prière silencieuse près de la croix.
 
Mais vous remarquerez que si notre célébration ne comporte pas de renvoi, c’est parce que la mort de Jésus n’est pas une fin. Elle est elle-même un passage, une attente. La route se poursuit, elle ne prend pas fin au sommet du Golgotha. Elle n’est pas la constatation d’un échec. Voilà pourquoi vous ne devez en rester là. Voilà pourquoi vous êtes obligés de prendre part à la célébration de la Résurrection demain soir si vous voulez que la Pâque de Jésus vous transforme et vous fasse passer de ce qui semble être pour vous une mort, une fatalité, un deuil, un échec personnel, à la libération de vos entraves, à la grâce des nouveaux commencements et d’une vie nouvelle.
 
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

Homélie de la messe "in coena Domini" - Jeudi-Saint 19 avril 2019

Le Christ est paradoxalement grand quand il s’abaisse. Il tient sa gloire de l’amour qui le pousse à « prendre la condition de serviteur » (Ph 2). Au moment d’entrer dans sa Passion, Jésus explique par deux gestes le sens de tout ce qui va advenir. Il résume de manière saisissante l’ensemble de son enseignement, de l’annonce du Royaume à venir, des miracles accomplis sur les routes de Palestine. Deux gestes qui prépareront le cœur, encore lent à croire, des disciples pour qu’ils puissent le reconnaître, Ressuscité, et s’en faire les témoins. Deux gestes qui ne pourront se comprendre que par l’amour qui les préside. Deux gestes encore qui supposeront, pour les recevoir, la communion – c’est-à-dire la participation – à sa mort pour avoir part à sa résurrection.
Ces deux gestes, quels sont-ils ? Ce sont ceux que la liturgie nous donnent de célébrer ensemble ce soir et qui marquent, pour nous aussi, notre entrée dans le mystère pascal. Le lavement des pieds, tout d’abord, et l’institution de l’eucharistie ensuite.
 
Au cours de ce dernier repas, et alors que le démon est déjà à l’œuvre, que les forces du mal et de la mort se liguent pour le vaincre, Jésus « se lève de table, dépose son vêtement, prend un ligne qu’il se noue à la ceinture » (Jn 13). Il passe devant chacun des apôtres, se met à genoux devant eux et leur lave les pieds. Ce geste inouï, celui de l’esclave devant son maître, suscite l’indignation de Pierre, le premier d’entre eux. Comment peut-il endosser cette condition que nous ne pouvons plus imaginer de nos jours, celle d’un esclave dont ne la vie ne lui appartient plus ? Comment lui, leur Seigneur et Maître – nous le chantions en entrant dans la célébration tout à l’heure, pourrait-il s’abaisser ainsi ? Ce soir, il ne leur est pas donné de comprendre ce geste. Il leur faut seulement en garder le souvenir. Demain, au pied de la croix, bouleversés et effrayés, ils commenceront à saisir la folie de cet amour qui renverse tous les schémas des bien-pensants. Ce soir, il ne nous est peut-être pareillement impossible de consentir à nous abaisser de la sorte. Si le Christ consent à s’abaisser devant chacun de nous, comment ne pas en faire autant ? Car, ensuite, en se relevant, Il nous relèvera avec Lui. Avec le lavement des pieds, Jésus pose un geste d’hospitalité. Laver les pieds de chacun des douze, c’est inviter ses disciples à entrer dans ce même mystère. Jésus offre l’hospitalité à ses douze disciples à l’intérieur du mouvement de dépouillement unique chemin vers le Père. Jésus ne leur a pas lavé les mains – comme le fera Pilate en signe de décharge – mais les pieds, ces pieds de missionnaires qui porteront, s’ils y consentent, la bonne nouvelle à travers le monde. Leur décision d’aller par le monde entier au nom de Jésus passera par leurs pieds, ces pieds que Jésus a lavés.  « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ».
 
Ce geste et celui de la dernière Cène dont nous venons d’entendre le récit dans la lettre aux Corinthiens nous parlent du même mystère : avant qu’on ne mette la main sur lui, Jésus offre librement sa vie dans un mouvement d’abaissement, d’humiliation, de kénose qui le conduit à la croix. Enlevant son vêtement, Jésus manifeste une dépossession de soi en vue du Royaume. Quand il rompt le pain, il donne le signe de son corps qui sera partagé, disloqué dans ses jointures sur la croix. Sa vie est désormais arrivée à son accomplissement. Quand il se donne tout entier, quand il est prêt à verser son sang pour nous, apparaît sa toute-puissance. Aux yeux du monde, cela passe pour un échec. Avec les yeux de la foi, celle qui nous fait proclamer avec joie et fierté « la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il revienne » quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous comprenons mieux qu’une vie toute donnée est une vie plus forte. Une vie plus féconde, plus généreuse, plus épanouie.
 
Jésus, entraîne-nous dans ton amour déraisonnable. Apprends-nous à aimer comme tu nous as aimés. Apprends-nous à communier à ta vie dans le don de notre propre vie.
 
AMEN.
 
Michel STEINMETZ

Homéie du dimanche des Rameaux et de la Passion (C) - 14 avril 2019

Tout commence au début de la Semaine sainte par un rassemblement. Celui des croyants en dehors de l’église, comme jadis les habitants de Jérusalem accueillirent Jésus aux portes de la Ville. C’est en dehors de l’enceinte (cf. Hébreux 13, 12), encore, qu’il trouvera la mort et que sera plantée la croix. Tout commence par la bénédiction des rameaux et surtout par une marche, une procession, pour passer la porte de l’église et y prendre place. Ce cheminement n’est pas que physique, il est spirituel. En s’avançant à la suite de la croix portée solennellement à leur tête, croix qui, ensuite voilée, disparaîtra à leur regard pour réapparaître dans son dévoilement au cœur du Vendredi-Saint, les fidèles expérimentent dans leur corps leur volonté de suivre Jésus pas à pas dans sa passion et sa mort pour avoir part, avec Lui, à sa résurrection. La liturgie va désormais se saisir d’eux et, s’ils le veulent bien, elle les conduira jusqu’à l’Alléluia, celui du matin de Pâques, mais aussi celui déjà anticipé, pour eux et en eux, du jour où Dieu leur donnera part à sa vie éternelle.
 
Les chrétiens entrent donc, ensemble, en communauté ecclésiale dans la grande semaine. Bientôt, au terme du chemin, le cierge pascal aura remplacé la croix pour passer à nouveau la porte de l’église. Ce passage, qui ne sera pas sans rappeler pour eux celui de la Mer rouge à pied sec (Exode 14, 15 – 15, 1a), ni la longue marche du peuple au désert, illuminé par la colonne de nuée (cf. Exode 14), n’aura rien à voir avec celui des Rameaux. Il marquera celui de la libération définitive, de la Pâque de Jésus. D’année en année, nous demandons que cette marche à la suite de Jésus fasse grandir en nous la victoire pascale.
 
Mais cette démarche n’est pas abstraite ou virtuelle. Il s’agit pour nous de laisser Dieu agir en nous. Il s’agit pour nous de faire comme lui, Jésus, a fait. Le dimanche des Rameaux et de la Passion est comme le proche par lequel il nous faut passer. Aujourd’hui, l’Eglise nous donne à contempler comme un avant-goût de tout ce que nous allons vivre à la suite du Christ. Nous avons entendu dans la deuxième lecture ce que l’on appelle l’hymne aux Philippiens. Saint Paul intègre à sa lettre un texte qu’il reçoit déjà lui-même de la tradition liturgique des premières communautés chrétiennes. Ce qui est dit est là fondamental. C’est la méthode pour qui veut suivre Jésus. C’est le résumé de toute la Semaine sainte. C’est la clé du mystère que la liturgie va nous faire vivre. Le Christ, en se faisant obéissant, est mort pour nous, non pas afin de nous dispenser de mourir, mais bien plutôt pour nous rendre capables de mourir efficacement. Mourir à la vie du vieil homme pour revivre à celle de l’homme nouveau qui ne meurt plus. Là est le sens de la Pâque : le baptisé dans l’Eglise doit s’abaisser avec le Christ pour vivre en lui. Et l’Eglise ne fait que de l’enseigner, elle va nous le faire faire dans le lavement des pieds jeudi, dans l’adoration de la croix vendredi. C’est là le mystère de foi de cette semaine qui s’ouvre à nous : aujourd’hui devient nôtre l’action qu’un Autre a consenti à accomplir jadis mais dont nous ne verrons les fruits que plus tard.
 
Que faisons-nous de la méthode révélée par saint Paul ? Acceptons-nous de nous laisser dépouiller et de devenir le serviteur des autres ? Acceptons-nous de nous abaisser pour que Dieu puisse nous relever ? Proclamons-nous « Jésus Seigneur » ? Si les apôtres sont partis à travers le monde pour l’évangéliser, c’est d’abord parce que l’Esprit-Saint avait mis en eux la certitude qui s’exprimait dans cette seule phrase : « Jésus est le Seigneur ». Ce terme que nous avons tellement banalisé que nous avons du mal à encore nous rendre compte de ce qu’il signifie. « Le Seigneur », c’est « Adonaï », le mot par lequel les Juifs remplaçaient le nom imprononçable de Yavhé et qu’on a traduit en grec par Kyrie. Toute la vie de l’Eglise doit être l’imitation de la vie de Jésus-Christ. Non une pâle copie. La vie de l’Eglise, c’est la vie de Jésus-Christ partagée. Voilà pourquoi, maintenant, nous allons prendre la Cène, aller à la Croix, descendre au sépulcre pour en remonter le troisième jour. Tel est le mystère de Pâques. Tel est ce qui nous attend.
 
AMEN.
                                                                                                   
Michel Steinmetz