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Progressivement seront mis en ligne ici des articles de fond et d'investigation essentiellement en liturgie, mais aussi en d'autres domaines de la vaste et passionnante discipline qu'est la théologie !

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vendredi 27 novembre 2020

Homélie pour le 1er dimanche de l'Avent (B) - 29 novembre 2020

Pendant les semaines qui viennent, nous allons nous préparer à célébrer la nativité du Christ, la venue du Fils de Dieu parmi les hommes. Ce temps de préparation, que l’on appelle l’avent, est un temps pour éveiller notre attention, pour ouvrir nos esprits et nos cœurs, pour ne pas manquer le passage du Christ. Ce que la liturgie veut nous faire comprendre, c’est que cette venue du Fils de Dieu dans l’humanité, qui s’est accomplie à Bethléem à un moment de l’histoire, continue de s’accomplir. Jusqu’à la fin des temps le Seigneur vient. Il vient croiser les routes des hommes, il vient parler aux cœurs des hommes, il vient donner des signes de sa présence.

On demande parfois ce que cela veut dire que d’être chrétien. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Avec peut-être un peu d’envie des chrétiens observent d’autres croyants, d’autres religions, et il leur semble qu’ils « savent » mieux ce qu’il faut faire. Ils disposent de consignes précises, qu’ils suivent ou qu’ils ne suivent pas, mais qui leur donnent exactement un mode d’emploi ! Les chrétiens seraient-ils à la traîne ? Leur fois pas assez prescriptive ? En fait, le Christ a toujours dit ce qu’il fallait faire, mais il l’a toujours dit de telle façon qu’il laissait la place à la liberté humaine pour entendre sa parole et pour y répondre. Ainsi, former des chrétiens, ce n’est pas leur inculquer un catalogue d’obligations, c’est éveiller leur liberté, les rendre capables d’entendre ce que le Christ dit et de comprendre comment chacune et chacun d’entre nous peut et doit mettre en pratique la parole du Christ. Les chrétiens ne sont ni des idiots par nature, ni des citoyens irresponsables comme les pouvoirs publics le laissent supposer ces derniers jours. 


Etre chrétien, c’est bien être éveillé, vigilant, attentif à cette présence de Dieu dans le monde, capable de s’émerveiller de ce qu’il fait à travers l’histoire des hommes, de reconnaître comment son amour ouvre des chemins inconnus à la générosité humaine, de reconnaître le dévouement de tant d’hommes et de femmes qui acceptent de renoncer à beaucoup de confort et d’avantages pour se mettre au service des hommes, et reconnaître dans ce service des autres un signe de l’amour pour les hommes. Il est plus facile de détourner la tête, de faire comme si on ne voyait pas. L’amour de Dieu répandu en nos cœurs par le don de l’Esprit Saint ne fait pas de nous des aveugles, il fait de nous des gens qui voient clair. Il ne fait pas de nous des indifférents à la misère du monde, il fait de nous des gens qui prennent part aux espoirs, aux souffrances, aux attentes de leurs frères. Être vigilants et attentifs à ce que Dieu veut nous dire.


Nous sommes invités à éveiller notre vie à la visite de Dieu. Nous sommes invités à ouvrir nos cœurs à la parole de Dieu. Nous sommes invités à ouvrir nos maisons à la visite de Dieu. Cela signifie que nous sommes invités à ouvrir nos cœurs à la rencontre de nos frères, à ouvrir nos maisons à l’accueil de nos frères. Veillez et priez, tel est le leitmotiv qui nous est donné en ce début du temps de l’Avent pour éclairer le chemin que nous avons à parcourir. 


Ce chemin de vigilance, d’attention et d’ouverture, n’est pas simplement imaginaire. Il est le fruit de ce qui a déjà été réalisé. Comme Paul le dit aux Corinthiens : « Dieu nous a donné la grâce dans le Christ Jésus ; en lui vous avez reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance de Dieu » (1 Co 1,4-5). Il ne s’agit donc pas de découvrir quelque chose que nous ignorerions, il ne s’agit pas d’entrer dans une sorte d’aventure pour découvrir l’inconnu, il s’agit de revenir, de retourner notre cœur, de retourner notre vie pour reprendre le goût des grâces reçues. Le témoignage rendu au Christ s’est établi fermement parmi vous, aucun don de grâce ne vous manque. Nous avons tout ce qui est nécessaire pour vivre ce temps comme un temps de l’accomplissement. 


Être chrétien, c’est répondre par ma parole à la parole que Dieu adresse aux hommes. Ma parole, elle s’exprime dans la prière, la prière solitaire, la prière commune, elle s’exprime dans mon action, les gestes de charité, de service, d’attention aux autres, qui sont la marque distinctive du chrétien en ce monde.


AMEN.

Michel STEINMETZ †  


vendredi 20 novembre 2020

Homélie de la solennité du Christ, roi de l'univers - dimanche 22 novembre 2020

Nous terminons l’année liturgique, et en ce dernier dimanche, nous célébrons le Christ-Roi, c’est-à-dire la royauté et le règne du Christ sur le monde. Horizon d’un monde radialement nouveau et pourtant déjà en devenir. L’évangile de ce jour, comme celui de dimanche dernier (la parabole des talents dont le maître confie la gestion à ses serviteurs) nous fait découvrir que la royauté universelle de Jésus n’est pas un pouvoir de domination, mais un règne qui dévoile le cœur et la liberté des hommes.


Dans le chapitre 24 de l’évangile de saint Matthieu, la parabole des talents nous parle du jugement de ceux qui ont reçu des richesses pour les faire fructifier, c’est-à-dire des héritiers de la Révélation de la Parole de Dieu. Le passage que nous venons d’entendre concerne le jugement de ceux qui n’ont pas reçu ces richesses : les hommes et les femmes qui ne connaissent rien, ni de Dieu, ni de la Bible, ni de l’Église. En nous révélant l’espérance qui leur est promise et la manière dont ils peuvent accomplir ce qui est bon, Jésus nous fait découvrir comment il est le Sauveur de tous les hommes, lui qui n’est pas venu « pour condamner le monde, mais pour que tout homme soit sauvé par lui » (Jn 3, 17). Comment ces hommes et ces femmes qui ne connaissent pas les Dix commandements, ni l’appel de Dieu à la miséricorde, ni Dieu lui-même ; comment peuvent-ils entrer par leur vie dans l’intention de Dieu ? Au moment du jugement ultime, Jésus dévoilera qu’ils ont été ses serviteurs sans le connaître, en suivant leur conscience et en vivant concrètement l’attention, l’ouverture et le dynamisme de la solidarité humaine et du service à l’égard de ceux qui les entourent et particulièrement des plus petits.


La communauté chrétienne qui se constitue à partir de la Pentecôte par l’accueil de l’Esprit-Saint, est, au milieu de l’humanité, le signe de cet appel universel de tous les hommes à entrer dans le dessein de Dieu. Cet appel dépasse le Peuple de la première Alliance, l’Israël qui a reçu la Loi. Il va aussi au-delà des chrétiens qui ont déjà reçu l’Esprit-Saint de la nouvelle Alliance. Il concerne tous les hommes et toutes les femmes de par le monde, depuis les origines jusqu’à la fin de l’humanité. Tous sont destinés à entrer dans la vie éternelle. Et nous qui formons l’Eglise de Jésus, et avons reçu ses talents – sa grâce, sa vie divine – nous ne sommes pour autant pas exonérés de cet amour de réciprocité envers notre prochain. Jésus, le Pasteur universel, envoie son Église pour rassembler toute l’humanité en un seul peuple. Même si elle exerce cette mission avec plus ou moins de succès et de conviction selon les lieux et les époques, l’Église contribue autant qu’elle peut à construire la communion de toute la famille de Dieu, à travers le temps et l’espace.


Dans la crise que nous traversons, et qui sera accentuée encore par la pandémie, un grand nombre de os semblables voit peu à peu reculer l’espérance de réussir leur vie. Beaucoup doutent que leur vie ait un sens. D’autres encore désespèrent de trouver l’équilibre et le bonheur. Et, parmi ceux et celles qui sont venus d’autres pays et d’autres cultures, certains peinent encore à trouver leur place et leur légitimité pour vivre ce qu’ils sont dans une société si différente de celle qu’ils ont quittée. Dans cet environnement, la communauté chrétienne demeure sollicitée. Elle est invitée de manière pressante à donner le témoignage d’une solidarité humaine profonde avec ceux et celles qui vivent alentour. Pour nous chrétiens, notre participation à la vie de la communauté, signe visible de la présence de l’Église en nos quartiers, fait de nous des témoins et des acteurs d’espérance. Chacun et chacune d’entre nous est invité à se demander comment il peut aider ses proches, ses voisins et son entourage, comment il peut mettre en pratique la solidarité humaine, et faire entrer ceux qui ne connaissent pas Dieu dans ce mouvement, afin qu’ils découvrent à travers le service de leur frère, ce Dieu qu’ils ignorent encore. Par-delà nos réalisations et leur développement dans le temps, la mission de l’Église nous entraîne à susciter, à soutenir et à encourager celles et ceux qui veulent essayer de faire quelque chose pour que la mort qui est à l’œuvre dans le monde soit vaincue par l’espérance de la vie.


AMEN.


Michel STEINMETZ †


samedi 14 novembre 2020

Homélie pour le 33ème dimanche du Temps ordinaire (A) - 15 novembre 2020

Si cette page d’évangile se déroulait dans le monde de l’entreprise, spontanément, nous serions prompts à reconnaître la valeur des deux premiers serviteurs et leur capacité d’initiative. Ils osent et prennent des risques s’il le faut. Cela sera payant. Et tout aussi spontanément nous dirions du dernier serviteur qu’il est un « looser », un pauvre type qui n’a finalement que ce qu’il mérite. Assurément, il n’a rien d’un « winner ». 


Or il se trouve que cet évangile est une parabole, c’est-à-dire un enseignement et non une histoire dont nous ne serions que les spectateurs. Chacun doit se sentir concerné par les paroles de Jésus. Après l’évangile des dix jeunes filles attendant l’époux au cœur de la nuit, le Christ identifie Dieu, cette fois, au maître exigeant, mais finalement patient puisque ce n’est qu’à son retour d’un long voyage qu’il demandera des comptes. Nous nous identifions volontiers à l’un des deux premiers serviteurs de la parabole tant cela relève d’un bon sens élémentaire. Pourtant, ne jetons pas trop vite l’opprobre sur le troisième et malheureux compère. 


Nous sommes parfois comme ce serviteur écrasé, paralysé par la peur.  Il y a des parties de notre vie, des parties de notre cœur, qui sont comme mortes.  Il y a d’un côté l’expérience qui nous a appris à découvrir nos limites.  Il y a d’autres parties de notre vie qui portent les traces des trahisons, de la cruauté parfois de nos proches.  Et maintenant encore nous n’osons plus entreprendre ou faire quoi que ce soit dans ce domaine où nous avons été si bien détruits. Car il y a plusieurs manières de détruire quelqu’un.  Il y a bien entendu la violence physique, mais il y a aussi - et c’est bien plus subtil - la violence psychologique.  On peut écraser quelqu’un en lui répétant sans cesse qu’il est incompétent, en l’obligeant à faire des choses qu’il est incapable de réaliser et de lui expliquer ensuite qu’il est un incapable.  Cela peut se voir dans certains milieux professionnels, mais aussi à l’intérieur d’un couple ou entre frères et sœurs.  Avec quel plaisir sadique, certaines personnes, usant et abusant de leur position de force, peuvent ainsi faire sentir leur supériorité, toute relative d’ailleurs.


Ce serviteur a peur et c’est l’image qu’il a de son maître. Cette image et cette peur blessent profondément le maître ; de même, cette peur que nous pouvons parfois avoir de Dieu le blesse et, si c’était possible, le révolte. Dieu ne se reconnaît pas dans cette image de lui, souvent inconsciente, que nous colportons avec nous. Nous faisons alors de la Bonne nouvelle de l’évangile une mauvaise nouvelle. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, ayant lu dans l’Ecriture que Dieu rétribuerait chacun selon ses œuvres, s’interrogerait de ce qui lui arriverait, à elle qui croyait n’avoi pas d’œuvres, enfermée dans son carmel. Elle reçut alors une lumière de la part de Dieu : « J’ai compris, écrit-elle, que Dieu me rétribuerait non pas selon mes œuvres à moi, mais selon ses œuvres à lui. Plus que de renvoyer aux dons et capacités (intelligence ou autre) que Dieu a donnés à chacun, les « talents » dont parle Jésus dans l’Evangile évoquent plutôt son Amour et les dons de grâce, force et intelligence, dont il nous comble pour que nous assumions nos responsabilités. Jésus veut apprendre aux siens à bien utiliser les biens que Dieu fait à chaque homme en l’appelant à la vie, en lui remettant des talents et lui confiant donc une mission à accomplir par le biais de ces biens donnés en partage. Ici le Christ invite à ne pas avoir peur de la vie et à ne pas avoir peur de Dieu. Dieu n’est pas un maître excessivement et injustement exigeant, mais un Père qui, par le don de la Charité, se donne par la libéralité de ses grâces.


Ces talents que Jésus nous a confiés à nous, ses amis et frères, se multiplient en les donnant. C’est un trésor donné pour être investi et partagé avec tous. Il serait donc stupide de penser que les dons du Christ sont un dû, et tellement insensé de renoncer à les utiliser, cela serait manqué au but de notre existence. Et chacun reçoit en fonction ce qu’il peut réaliser. Ainsi, Dieu n’attend pas nos exploits, mais seulement que nous nous abandonnions aveuglément à son amour, acceptant qu’avec ou sans œuvres, il nous modèle en chefs-d’œuvre de sa grâce. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


samedi 7 novembre 2020

8Homélie du 32ème dimanche du Temps ordinaire A) - 8 novembre 2020

Depuis mardi dernier, le suspens était à son comble. Le monde entier avait les yeux rivés sur les Etats-Unis d’Amérique. Les commentateurs politiques s’en donnaient à cœur joie quant à leurs prévisions de l’issue du scrutin : lequel des deux candidats serait finalement élu 46ème président ? Les chaînes d’informations, elles-mêmes, en avait fait l’objet de leurs éditions spéciales, reléguant le fameux virus, pour quelques heures au moins, au second plan. Suspens haletant, donc, qui hier en fin d’après-midi a trouvé un dénuement. On comprend qu’à force d’attendre certains ont fini par s’assoupir devant leur poste de télévision ou, smartphones à la main, à force de guetter l’évolution de la répartition des grands électeurs.  


Dans l’évangile, les jeunes filles prêtes pour le cortège de la noce s’étaient elles aussi endormies à force de patienter. Et ce n’est pas une dépêche de CNN, mais le cri qui déchire la nuit qui les prévient : « Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre. » Enfin, après de longues heures d’âpres négociations, les deux partis – les deux familles – ont réussi à s’entendre pour finaliser l’union des deux tourtereaux. Car c’est bien ainsi que s’arrangeaient les unions au temps de Jésus. Désormais donc, la fête attendue ne saurait être remise à plus tard. Le cortège nuptial doit s’ébranler et accompagner l’époux jusqu’au banquet des noces.


L’évangile nous dit que les jeunes filles sont au nombre de dix. Quelle en est la signification ? Les Pères de l’Eglise s’interrogent et plusieurs les assimilent à la figure de tout le genre humain. Ainsi Grégoire le Grand : « Tout homme possède en double chacun des cinq sens, et le nombre cinq étant doublé donne le nombre dix. Or, comme les deux sexes concourent à former la multitude des fidèles, la sainte Église nous est représentée sous la figure de ces dix vierges, et, comme les bons s’y trouvent mêlés aux méchants, et les réprouvés avec les élus, elle est comparée avec raison aux vierges sages et aux vierges folles. » Ces jeunes filles nous représenteraient donc, avec nos sens en éveil malgré notre torpeur. Nous voilà concernés.


Chose étrange, pourtant, et je l’avoue qui m’a toujours interpelé, voire choqué. Les jeunes filles « sages » refusent de partager l’huile avec les insensées. Qu’ont-elles fait de mal, celles-là, à part avoir une tête de linotte ? Et ces « sages » ne devraient-elles pas pratiquer la vertu du partage et de la charité ? Pourquoi ne le font-elles pas et pourquoi semblent-elles louer pour cela dans l’évangile ? Là encore, les Pères de l’Eglise tentent de décrypter cet apparent mystère de l’Ecriture. Si elles ne partagent pas, c’est qu’elles ne le peuvent pas. L’huile qu’elle porte serait le symbole de leurs œuvres. C’est ce qu’avance Augustin : « les lampes qu’on porte à la main représentent les œuvres, car il est écrit (Mt 5,16 ) : ‘Que vos œuvres brillent aux yeux des hommes’. » Hilaire de Poitiers est même très affirmatif : « L’huile, c’est le fruit des bonnes œuvres », et Jean Chrysostome ajoute : « l’huile, dans la pensée du Sauveur, c’est la charité, c’est l’aumône et tout autre secours donné aux indigents ». 


Le Moyen-âge a fréquemment représenté ces jeunes filles autour des portails des cathédrales, c’est le cas à Strasbourg. Pour franchir le seuil de la salle des noces, entendez du Royaume des cieux, il faudra donc pouvoir présenter, telles les jeunes filles sages de la parabole, le fruit de nos œuvres. Nous le savons : c’est à l’amour que nous aurons eu les uns pour les autres que nous serons jugés. Si cet amour peut et doit être contagieux, il ne peut se marchander ou se prêter. Aujourd’hui nous est rappelé l’urgence de notre responsabilité personnelle. Nous ne pouvons la différer à plus tard, comme en étouffant notre conscience et l’impératif de l’amour. Que viendra l’heure, nous ne lancerons pas de recours judiciaire contre Dieu pour lui faire repeser notre vie et changer l’issue de ce scrutin existentiel. Il nous faudra être prêt, de suite. La loi de ce juge sera certes non l’insouciance et la nonchalance, mais l’amour et la miséricorde. Sans faux-semblant.


AMEN.


Michel STEINMETZ †


lundi 2 novembre 2020

Homélie pour le jour de commémoration de tous les Fidèles Défunts - 2 novembre 2020

« Tu enlèves la pax à mon âme, j’ai oublié le bonheur ». Ces paroles du livre des Lamentations, que nous entendions dans la première lecture, sont celles, assurément, qui bouleversent le cœur de Marthe lorsqu’elle se précipite vers Jésus. Son frère aimé et chéri est mort. Sa vie semble s’effondrer. Ces paroles sont sans doute aussi les vôtres, les nôtres que l’absence d’un être cher vient à blesser. Ou bien cette souffrance est encore vive parce que la mort est venue rôder il y a peu, ou bien elle ne cesse de performer nos chairs aimantes et ulcérées.


Alors Marthe délaisse la maison, et sa sœur Marie, non pas que cette dernière serait moins affectée qu’elle. Nous le savons en effet, les deuils se vivent de manière différente suivant les personnes, leurs tempéraments et leurs sensibilités. Certains auront besoin de crier leur rage et d’autres sombreront dans le mutisme ; certains auront besoin de s’activer comme pour jeter loin d’eux la douloureuse réalité, d’autres ne pourront rien faire car emprisonnés dans un chagrin carcéral. Tous cependant souffrent. Et Marthe et Marie. Et Jésus aussi. La mort de ce frère, de cet ami si cher, fait mal.


Comme dans un sursaut de vie, alors que l’évangile précise que Lazare est au tombeau depuis quatre jours déjà – c’est-à-dire dans la foi juive le moment où l’on est sûr que l’âme a quitté le corps et que plus aucun espoir n’est permis, Marthe accourt vers Jésus. De prime abord elle lui adresse le vif reproche de ne pas avoir été là. Car, aurait-il été là, les choses peut-être auraient pu être différentes. Lancinant cortège de tous ces « si » toujours en suspens. Si j’avais su, si j’avais compris, si j’avais été là… Marthe, par sa démarche, voudrait faire parler encore son frère : elle souhaite venir à bout du silence caverneux du tombeau. 


Pourtant, au cœur de cette action désespérée, elle n’oublie pas sa foi. Bien plus qu’une résignation, elle sait que malgré tout Jésus pourra venir à son aide. « Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera ». Marthe a vu tant de fois la puissance de Jésus se déployer. Elle a été témoin des miracles de cet ami. Elle est entrée dans l’intimité de son identité. « O âme, n’oublie pas les morts, car ils vivent, et leur vie n’est rien d’autre que la tienne telle qu’elle sera lorsque, débarrassée des voiles qui te dissimulent sa vraie nature, elle parviendra à son épanouissement dans le sein de la lumière éternelle », écrivait Karl Rahner. L’âme de Marthe n’oublie pas. Justement. Et à cette foi Jésus répond sans ambages : « Ton frère ressuscitera ». Tout cela la sœur éplorée en a conscience, comme on se souvient d’une leçon de catéchisme. Jésus va plus loin encore : il est Lui, Résurrection et vie. Celui qui croit en Lui, même s’il meurt, vivra. Marthe passe alors d’une foi extérieure à l’intérieur du mystère. Elle est touchée au plus profond de son cœur. Elle croit, réellement, sans plus de doute, mais dans la folie de la confiance. « Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde ». Le discours ne concerne plus tant, curieusement, le frère défunt mais la puissance de vie qui se dégage de Jésus. Et c’est cette puissance qui va rendre à Marthe et Marie, pour un temps au moins, leur frère Lazare qui sortira du tombeau. Jésus ne fait rien d’autre que d’annoncer ici sa propre résurrection. Il sera vainqueur, lui, de la mort définitivement. 


A nous qui portons en nos cœurs meurtris, la blessure de la perte d’un être cher, il nous est donné bien plus que le signe de Lazare. C’est la résurrection de Jésus d’entre les morts qui nous fait entrevoir notre destinée commune. « La mort rend [à l’homme] ce que sa vie avait perdu. L’immortalité serait un fardeau plutôt qu’un profit, sans le souffle de la grâce », écrit saint Ambroise. Alors s’il nous est donné bien plus que le signe de Lazare, allons avec Marthe vers Jésus, et dépassons-la même en chemin.


AMEN.

Michel STEINMETZ †


vendredi 30 octobre 2020

Homélie de la solennité de Tous les Saints - 1er novembre 2020

« Les petits, devant ! » Frères et sœurs, qui n’a pas déjà entendu cela, au moins une fois dans sa vie ? Chaque fois qu’on fait – enfin, faisait… dans le monde d’avant, sans distanciations sociales ! – une photo de classe ou de famille pour marquer un moment particulièrement heureux, il s’agit pour les grands de s’effacer au profit des petits mis au premier plan. Il arrive même parfois que des grands consentent à se faire petit en se mettant à genoux. « Les petits, devant ! » : et si nous faisions de ce mot d’ordre du photographe, notre devise. Et si c’était finalement cela, l’esprit des Béatitudes ? Car il avant tout celui de Jésus qui consent à se faire petit et serviteur de tous. Il se fait modèle pour chacun qui veut le suivre et il n’y a aucune autre voie possible. A ceux qui rêvent de grandeur, de première place, y compris parmi les apôtres, il répète inlassablement : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous » (Mc 10, 43-44). Voilà le renversement des Béatitudes. Avouons-le, il est toujours un peu douloureux. Qui que nous soyons, et quoi que nous fassions, nous aimons être reconnus à notre juste valeur, être considérés pour les efforts que nous déployons. N’apprend-on pas aux enfants à dire, dès leur plus jeune âge, « merci » ?


L’orgueil est dénoncé depuis les origines de la Révélation biblique. A commencer par le récit de la chute d’Adam et Eve. Ils se sont pris pour Dieu en prétextant connaître ce qui est réellement bon à leurs yeux. A la tour de Babel, les hommes ont cru arriver par la force de leurs mains et par leur génie à la hauteur de Dieu. Voilà que nous continuons de rêver : nous voulons être grands, d’une manière ou d’une autre, comme si cela était inscrit dans nos gênes. Les Béatitudes, elles, viennent nous bouleverser et renverser les perspectives. Là où nous persistons à regarder avec les yeux du monde, le Christ sur la montagne nous invite à regarder comme Dieu. Il n’est plus dès lors question d’apparence, de prestige, de vanité. Il s’agit de regarder le cœur en priorité. Dieu voit dans notre cœur, tout le reste n’a pour lui guère d’importance. Que fais-je de ma vie ? Qu’est-ce qui en est le moteur, le dynamisme premier ? Le fait d’être grand, reconnu, aimé ? De briller, d’être admiré ou adulé ? Ou au contraire la joie de l’humble serviteur de la paix, de la miséricorde, de la justice ? 


De manière tragique, avec l’attentat de Nice, nous avons vu comment Dieu peut être relégué à la dernière place. Car la folie des hommes, la barbarie et l’idéologie ne conduisent qu’aux idoles. La revendication d’un Dieu puissant est en fait une trahison de Dieu. Nous le croyons, et viscéralement nous ne changerons pas de cap : le Dieu que nous professons, chrétiens, est celui des Béatitudes qui fait mettre les petits devant. Il est celui non qui fait pleurer, mais qui console ; non qui persécute, mais qui prend soin ; celui qui n’apporte pas la terreur, mais la paix ; qui ne prend pas plaisir à l’iniquité, mais à la justice. Ce Dieu nous est devenu proche : en Jésus il nous est révélé et nous révèle que cela n’est pas au-dessus de nos forces. Ce germe de Béatitudes est présent dans l’humanité.


Celles et ceux que l’Eglise honore en ce jour, et auxquels nous pouvons demander d’intercéder afin notre colère se change en charité, que notre vengeance se fasse pardon, ceux-là et la « foule immense que nul ne pouvait dénombrer » nous enseigne que le chemin de la sainteté n’est pas une illusion. Des hommes et des femmes comme nous ont vécu dans leur vie les Béatitudes et ont trouvé leur joie à se faire petits. Certains ont versé leur sang pour les autres, ou pour demeurer fidèles au Dieu d’amour ; d’autres ont accepté de transformer leur morne et banal quotidien en se convertissant. Tous n’ont pas cherché à être grands aux yeux du monde, mais seulement grands aux yeux de Dieu. Ils ont vécu leur existence avec simplicité, acceptant de se laisser aimer de Dieu et de devenir toujours plus semblables à Lui. Voilà le chemin du chrétien, du disciple du Christ. Toute autre voie serait le renier. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †


vendredi 23 octobre 2020

Homélie du 30ème dimanche du Temps ordinaire (A) - 25 octobre 2020

Sans doute avez-vous déjà entendu parler dans nos cercles catholiques d’option préférentielle pour les pauvres. Parfois politiquement ou idéologiquement connotée, en raison de son exploitation dans ce qu’on a appelé la « théologie de la libération », l’expression a pu engendrer chez certains une prudente méfiance. D’origine latino-américaine, l’option préférentielle pour les pauvres a pourtant été intégrée officiellement à l’enseignement social de l’Eglise par Jean Paul II. Elle plonge ses racines au cœur même de la foi au Christ et concerne tous les croyants. Elle ne se traduit pas par une exclusivité mais par une priorité accordée aux pauvres. Elle est inséparablement l’expression de la justice et de la charité au sein des relations personnelles et sociétales. Déjà avant l’ouverture du concile Vatican II, Jean XXIII avait déclaré le 11 septembre 1962 : « L’Église se présente telle qu’elle est et veut être : l’Église de tous et particulièrement l’Église des pauvres. » Aujourd’hui, en préambule à la liturgie de la Parole, le livre de l’Exode nous rappelle que Dieu se place toujours et d’abord du côté de ceux qui souffrent, d’une manière ou d’une autre. S’il faut chercher Dieu, c’est là qu’il faut commencer.


Cela nous amène inévitablement à nous interroger : qui sont les pauvres ? Dans le langage de l’Ancien Testament, le pauvre est l’indigent. C’est-à-dire celui qui viendrait à manquer du nécessaire vital. La première lecture rejette ainsi sévèrement les comportements qui briment les immigrés, les veuves, les orphelins. Comme au temps des Hébreux maltraités en Egypte, les démunis de toutes sortes qui peuplent nos villes et crient vers Dieu sont ses interlocuteurs privilégiés. On ne les exploite pas. Dieu tient à ses limites. Quiconque les respecte n’a pas besoin d’en parler. Il rejoint la cohorte des croyants solidaires, centrés sur le service des autres, laissant de côté idoles pour « servir le Dieu vivant et véritable ». Ceux-là accomplissent la Loi dans son entièreté ; ils suivent la Loi nouvelle de l’Evangile. 


Les pauvres, cependant, ne sont-ils que les autres ? Ne suis-je pas à moi-même « mon pauvre » ? D’ailleurs nous disons volontiers de quelqu’un : « mon pauvre ! », mais cela vaut aussi pour nous. Le pauvre est bien celui qui manque de quelque chose de vital. Il y a bien sûr les denrées indispensables à la subsistance, le fait de profiter d’un toit. Nous savons cependant que la liste des pauvretés ne s’arrête malheureusement pas là : pauvretés humaines, psychologiques, spirituelles. Il me semble que ce n’est qu’en acceptant nos propres pauvretés que nous pourrons venir en aide à notre prochain. Sinon nous courons le risque de toujours nous croire supérieurs, dans une posture de charité mondaine qui consisterait à enfiler les bonnes actions, comme on le fait avec les perles.


A la question pernicieuse posée par ses détracteurs, Jésus nous indique l’articulation majeure de la Torah et nous invite à la saisir par l’endroit où il la saisit lui-même. Articulation exacte de la Torah, son point d’équilibre, faite non seulement par Jésus, mais en Jésus lui-même. Quand l’évangile dit : « De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes », il faut entendre : « A ces deux commandements est suspendue toute la Loi, ainsi que les Prophètes ». C’ets le même terme qui désignera Jésus lui-même, suspendu au bois de la croix. Le corps de la Torah est suspendu à l’articulation, à la croisée de l’amour de Dieu et l’amour du prochain, comme le corps de Jésus le sera aux deux montants de la croix, en son corps sous-tendu par le double commandement de l’amour jusqu’à l’infini du don de soi.


Vous vous demandez comment vivre en chrétien ? Commencez par vous regarder en vérité : vous vous découvrirez pauvres, et donc libres d’aimer. Faites ensuite comme Jésus : imitez-le. Alors vous pourrez consentir à vous laisser suspendre à l’amour de Dieu pour vous et vous vivrez en retour l’amour du prochain. 


AMEN.


Michel STEINMETZ †