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dimanche 20 janvier 2019

Prédication à l'occasion de la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens - 20 janvier 2019

Eglise réformée St-Paul, Strasbourg
 
Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s'embrassent. (Ps. 84)
 
Amour et vérité, justice et paix sont des concepts, des valeurs, des vertus, dont le savoureux mélange pourrait nous faire rêver à un monde sans aspérités, à un univers béni, à un autre avenir, y compris pour nos communautés religieuses… Finalement cette alliance de termes est le rappel que, dans la quête de Dieu, il n’y a pas de route unique. Il y a plusieurs chemins. Et en raison du poids de l’Histoire, mais aussi de la faiblesse et du péché des hommes, ces chemins s’obstinent parfois à demeurer parallèles au point donc de ne jamais converger. Si c’est le cas, ils rateront assurément leur fin, à l’instar des fameux Holzwege heideggériens, des chemins qui ne mènent nulle part et finissent par se perdre. Par contre quand ces chemins sont empruntés comme un moyen d’atteindre le même but, ils se retrouvent comme puisant à la même source de leur énergie et de leur dynamisme. Cette source, c’est le Christ qui rassemble en Lui ce que l’humanité se plaît à disperser (cf. Jn 11, 52). Car en Lui il n’y a pas d’alliance factice de concepts, de petits arrangements entre amis. Cela n’est pas possible. « Que votre oui soit oui, que votre non soit non » (M 5, 37). La suite du Christ ne souffre aucune tiédeur. L’Ecriture nous le rappelle au livre de l’Apocalypse : « je connais tes actions, je sais que tu n’es ni froid ni brûlant – mieux vaudrait que tu sois ou froid ou brûlant. Aussi, puisque tu es tiède – ni brûlant ni froid – je vais te vomir de ma bouche » (Ap 3, 15-16). Radicalité de la vie évangélique. Et celui qui trouverait quelque compromission avec l’esprit de la mondanité, celui-là serait un contre-témoignage.
 
Le Christ se laisse trouver par des chemins divers qui sont autant d’expressions de nos traditions respectives et de nos histoires. Comme d’ailleurs au sein de nos propres confessions et traditions spirituelles. Le catholique, pour ne parler que de lui, en conviendra : la vie bénédictine ne saurait se confondre avec l’âme franciscaine, pas plus que la compétence dominicaine pour la prédication avec le charisme du discernement ignatien. Pourtant chacune de ses spiritualités est habitée de cette passion dévorante à trouver le Christ en vérité et à vivre dans la communion avec lui.
 
Oui, le Christ est un mystère unique qui se révèle et suppose de l’accueillir. Il n’est pas l’avatar d’une réalité virtuelle que nous pourrions transformer à l’envi, suivant nos modes et nos désirs. Il n’est pas un veau d’or balloté dans le concert des subjectivismes et des relativismes. Il n’est pas la projection de ce que nous pouvons imaginer ou rêver de Lui ni de son Eglise. Il est une réalité objective ; il est une personne.  Cette personne, nous la découvrons et nous avons accès à elle par le témoignage de l’Evangile et que les prophètes ont annoncé et esquissé. En Lui, c’est Dieu qui se donne. Et nous ne pouvons dès lors tricher dans cette quête. Voilà pourquoi il est si important que nous nous redisions que les chemins qui mènent à Lui sont nombreux et légitimes mais valables uniquement quand, en vérité, ils trouvent en Lui leur source et leur achèvement. Une purification de nos propres recherches s’impose à nous. L’œcuménisme nous apparaîtra non comme une négation ou un refus de ces chemins, mais bien plus comme le respect de ces approches et de nos identités particulières qui ont à être converties lorsqu’elles en viendraient à perdre de vue leur but : le Christ accueilli dans son mystère.
 
Il faut saluer en ce sens toutes les propositions qui peuvent nous faire nous rencontrer dans la légitimité de nos différences et qui nous découvrent mutuellement comme des disciples du Christ. Et comme se plaît à le rappeler souvent le pape François : ces dernières années sont pour nous autres chrétiens le lieu d’une authentique communion qui est celle du martyre, c’est-à-dire du témoignage suprême qui ne se paye pas de mots, mais accepte de livrer sa vie. Aucun de nos frères et sœurs n’a été mis à mort, en Irak, en Syrie, ou ailleurs dans le monde, parce qu’il était d’abord catholique, baptiste, réformé, syro-malabare, anglican ou orthodoxe. Leurs bourreaux ne leur ont pas demandé quelle était leur confession. Ils ont été mis à mort, égorgés, crucifiés, abattus, tout simplement parce qu’ils étaient chrétiens, disciples de Jésus-Christ. Certains parmi nous pourraient témoigner de cette haine du monde qu’ils ont côtoyée. Voilà donc que cet œcuménisme se vit d’abord dans le témoignage, celui d’une vie donnée et offerte.
 
L'œcuménisme se découvre à nous de fait non comme la projection de nos désirs ou la résultante d’une opinion majoritaire. L’œcuménisme ne consiste pas à rogner un peu à droite, ou à gauche, ou en haut, ou en bas car le mystère du Christ dépasse de loin ce qu’on peut en imaginer. Nul n’en connaît est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur comme le rappelle l’apôtre Paul (cf. Eph 3, 18). L’œcuménisme n’est pas en outre le plus petit dénominateur commun sur lequel nous pourrions nous entendre, qui reviendrait d’ailleurs à nous nier nous-mêmes dans notre identité propre, notre spécificité ou la richesse de notre tradition. Il trahirait le Christ. L’œcuménisme dépasse le consensus généralisé. Il est le respect de nos différences. Il nous pousse à nous mettre en marche les uns les autres en nous reconnaissant comme des chercheurs de Dieu.
 
Cette découverte et cette estime réciproques nous pouvons les vivre de manière particulière quand nous acceptons de partager la même table, mais aussi quand nous sommes les héritiers d’une histoire humaine commune, ainsi que nos églises St-Paul et St-Maurice en sont le signe dans cette Neustadt. C’est encore un œcuménisme de la culture. Ici en Alsace, peut-être plus qu’ailleurs, nos confessions chrétiennes savent l’interpénétration et l’enrichissement réciproques dont nos quêtes spirituelles sont redevables les uns aux autres. Je peux témoigner, par mes responsabilités diocésaines, que l’orgue, par exemple, est un lieu d’œcuménisme admirable et manifeste. Quelle joie pour les catholiques de goûter à  la plénitude harmonique d’un Bach et que seraient les chorals luthériens sans la ligne mélodique souvent inspirée de celle du plain-chant grégorien ! Le génie de l’homme, quand il se laisse façonner par Dieu, sait produire des chefs-d’œuvre. Quand il met en musique la Parole de Dieu, cette dernière résonne avec plus d’ampleur et d’efficacité. Elle s’inscrit dans la mémoire du cœur. Le chemin de l’homme croise celui de Dieu. Qu’aujourd’hui l’amour et la vérité, la justice et la paix se lient en nous comme une gerbe : c’est Dieu que nous aurons lié à notre vie. Et Lui nous permettra de nous rencontrer dans l’unité de la vérité et de la droiture.
 
 
Michel Steinmetz 

vendredi 11 janvier 2019

Homélie de la fête du Baptême du Seigneur (C) - 13 janvier 2019

Pourquoi sommes-nous baptisés ? Les raisons que les parents qui demandent le baptême pour leur enfant à l’Eglise invoquent, nos propres motifs peuvent être divers, et disons-le légitimes. Etre protégés du mal, faire partie de la communauté chrétienne, entrer dans la lignée des croyants, être aimé de Dieu, etc… Toutes ces raisons cependant pourraient se résumer en une autre, majeure et décisive : devenir enfant de Dieu. C’est-à-dire, au sens le plus fort du terme, entrer dans sa parenté et découvrir que ce Dieu qui nous engendre à la vie est pour nous un père attentif et aimant.
Si nous sommes baptisés pour devenir enfants de Dieu, il faut bien le reconnaître : pourquoi Jésus est-il baptisé au Jourdain ? Il n’a pas à devenir ce qu’il est déjà : le propre Fils de Dieu. Pour bien comprendre ce que nous célébrons aujourd’hui, nous devenons revenir à ce qui nous rassemblait dimanche dernier et qui a été le programme liturgique de toute la semaine passée dans les lectures de la messe.
 
En célébrant l’épiphanie du Seigneur, nous n’avions pas uniquement fait mémoire de la visite des mages, mais de toutes les manières dont le Seigneur dévoilait son mystère et se révélait comme le Sauveur et le Roi. Ainsi, il nous faut comprendre son baptême par Jean non comme la réponse à un besoin pour lui, mais comme une grâce qui nous est faite. Pour les disciples de Jean, ce rite de plonger dans les eaux du Jourdain avait pour signification de manifester publiquement leur désir de conversion en vue d’attendre la venue du Royaume de Dieu. Avec Jésus, le baptême prend un sens nouveau. Il n’est plus l’expression d’une quête personnelle de purification intérieure mais le moyen, à la suite de Jésus, d’entrer dans l’intimité de Dieu.
 
La parole de Jean-Baptiste, qui a accompagné notre Avent, trouve sa réalisation. La grande promesse de Dieu qui avait traversé l’histoire du peuple élu et que nous rappelait Isaïe : « tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé » s’accomplit sur les rives du fleuve. Tous peuvent en attester aux signes qui y sont donnés : le ciel ouvert, l’Esprit sous la forme d’une colombe, la voix qui retentit. Désormais la voix du Baptiste dépasse l’annonce dont elle était porteuse. « Voici votre Dieu ! Voici le Seigneur Dieu » devient une réalité manifestée à tous.
 
Tout d’abord, le ciel qui s’ouvre révèle que les limites que l’on pensait infranchissables entre le monde des hommes et celui de Dieu sont maintenant ouvertes. Dieu est parmi nous en son Fils Jésus et par Lui nous aurons accès à Dieu. L’Esprit qui descend et la voix qu’on entend venir des cieux attestent la condition de Jésus : il ne devient pas Fils de Dieu, il n’est pas « adopté » ou choisi par Dieu pour devenir son Fils. Cela il l’est de toute éternité. Simplement ce qui était tenu caché « dès avant les siècles » est aujourd’hui rendu visible alors que Jésus entame son ministère au milieu des hommes.
 
C’est donc une nouvelle « épiphanie » à laquelle nous assistons. Pourtant nous ne sommes pas que des spectateurs éblouis devant la contemplation de la gloire du Seigneur. Parce que le ciel s’est ouvert et qu’une liaison s’est établie entre Dieu et nous, nous devons participants : « héritiers de la vie éternelle », pour reprendre les mots de saint Paul. Ainsi quand nous regardons le Christ plongé dans les eaux du Jourdain, quand nous voyons le ciel ouvert et l’Esprit-Saint « sous la forme corporelle d’une colombe », quand nous entendons la voix venir du ciel, nous sommes face à un miroir. Nous nous voyons en lieu et place de Jésus. Car c’est bien ce qui s’est passé pour nous au jour de notre baptême. Nos parents ne nous ont pas soumis à un rite de conversion qui nous obligerait, nous n’avons pas plus dû montrer patte blanche ou faire valoir nos mérites. Par pure grâce, Dieu nous a choisis. « Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance par Jésus Christ notre Sauveur… ». En Jésus, son Fils, Dieu trouve sa joie de nous savoir sauvés. A nous de répondre à sa joie par la nôtre et celle d’une vie authentiquement baptismale.
 
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

vendredi 4 janvier 2019

Homélie de la solennité de l'Epiphanie du Seigneur - 6 janvier 2019

Vous aurez remarqué qu’entre le récit de la Nativité rapporté dans l’évangile de Luc que nous avons lu au cours de la messe de minuit et ce passage de l’évangile de saint Matthieu sur la vénération des mages, il y a de notables différences. La première ne paraît pas immédiatement : ce qui est annoncé aux bergers dans la nuit de Noël par la voix de l’ange, c’est la naissance d’un Sauveur, tandis que ce qui est annoncé aux mages, ou plus exactement ce que les mages recherchent, c’est un Roi. Sans doute cette différence dans la manière de désigner le Christ veut-elle nous faire comprendre quelque chose : celui qui est manifesté aux Juifs, à travers le message d’un ange, c’est un Sauveur. Les mages, eux, n’ont pas été instruit par un ange. Visiblement, ce qu’il nous faut comprendre, c’est que le message de l’ange dans la nuit de Bethléem est un message qui vient de Dieu. Les mages pour leur part n’ont pas reçu de message de Dieu. Ils sont venus en suivant une étoile. C’est tout à fait un autre univers, non seulement un autre univers religieux mais aussi un autre univers mental. Les mages ont pris ce chemin vers Israël à la suite de leur réflexion, de leurs recherches, de leur attente, de leur désir peut-être, de quelqu’un qui apporte une réponse aux grandes énigmes de la vie humaine.
On aurait pu imaginer, parce que cela n’était pas impossible, que cette étoile les conduisît directement à Bethléem, au-dessus de la grotte, et pourtant l’Évangile nous entraîne à faire un détour par Jérusalem. Ils se sont mis en route selon leur lumière, ils cherchent selon ce qu’ils espèrent, ce qu’ils croient, ce qu’ils conjecturent mais ils ne savent pas. Par conséquent, ils viennent se renseigner là où sont les renseignements, c’est-à-dire auprès des Juifs, puisqu’il s’agit de trouver le roi des Juifs. Ils interrogent celui qui est le roi du moment, Hérode. Derrière ce détour se donne quelque chose à comprendre. L’être humain dans sa quête de solutions, de réponses, de lumière sur les grandes questions auxquelles il est confronté, peut faire un long chemin dans la direction de la vérité. Mais, il ne peut pas connaître les mystères que Dieu a révélés aux hommes en faisant l’économie de ceux qui en ont reçu déjà l’annonce. En définitive on n’arrive au mystère de Dieu que par la médiation de ceux qui l’ont déjà reconnu, non comme un concept ou le grand ordonnateur de l’univers, mais comme Celui qui se fait proche en Jésus. Ainsi ces mages sont appelés à rejoindre Bethléem, en suivant toujours la trace de leur étoile mais avec un élément d’information supplémentaire, celui qu’ils ont reçu des Juifs. Ils découvrent « un enfant emmailloté dans une mangeoire » (Lc 2,12), comme nous dit l’évangile de Luc. Ce qui a été demandé aux Juifs, c’est de reconnaître un Sauveur dans le signe de cet enfant. Ce qui est demandé aux mages, c’est de reconnaître un Roi dans la pauvreté de cette étable.
 
L’évangile précise qu’après avoir offert leurs cadeaux, « ils sont repartis par un autre chemin » (Mt 2,12), pas simplement pour éviter de rencontrer Hérode, mais aussi peut-être parce que la rencontre du Christ est de nature à ouvrir de nouveaux chemins dans l’histoire des hommes. Connaître le Christ, ce n’est pas simplement bénir le chemin que l’on a parcouru, c’est accepter de retourner par un autre chemin. C’est pourquoi, l’Église, au long de son histoire, n’a jamais pu se résigner à imaginer que le Christ était la propriété d’un groupe humain. Elle n’a jamais pu imaginer que le Christ était « son » Christ. Le Christ est Christ pour tout le monde. Chaque fois que nous rencontrons la figure du Christ, nous sommes transportés vers d’autres horizons. Nous rencontrons le Christ afin qu’il soit le Seigneur du monde entier. Pour cela, il faut que nous changions de route, il faut que nous repartions de notre rencontre avec Lui par d’autres chemins que nous ne connaissons pas, qui sont largement des chemins inconnus.
Chacun et chacune d’entre nous, pour autant qu’il a fait l’expérience de la rencontre de Jésus, connaît cette expérience des changements que cette rencontre produit dans sa vie. Que ces chemins nouveaux et imprévisibles qui s’ouvrent à nous soient enracinés dans le mystère du Christ. Alors nous ne fourvoierons pas.
 
AMEN.
 
                                                                                                                                                                                                                      
 Michel Steinmetz

samedi 29 décembre 2018

Homélie de la fête de la Sainte-Famille de Jésus, Marie et Jospeh (C) - 30 décembre 2018

Sûrement on s’étonne devant ce petit prodige. Un jeune de douze ans, qui a certes atteint la majorité religieuse pour le judaïsme d’alors, mais qui, avec un aplomb déconcertant, répond aux docteurs de la Loi. Nous-mêmes nous pouvons être impressionnés par la sagesse et l’intelligence qui se dégagent de cet enfant. Nous pouvons être saisis par sa hardiesse dans une pareille situation. Pourtant, la pointe de l’évangile n’est pas à chercher dans cette direction. Ici point de casting pour une émission de télé-réalité, nul « Jérusalem a un incroyable talent » pour paraphraser un titre devenu célèbre, nul « Voice kids ». Il y a bien plus.
 
Le pèlerinage à Jérusalem en dit long sur l’état d’esprit dans cette famille, tout aussi atypique qu’elle est sainte. Marie et Joseph respectent scrupuleusement la loi qui demande dans le livre de l’Exode et du Deutéronome (Ex 23, 14-17 ; 34, 22-23 ; Dt 16, 16) à monter à trois reprises durant l’année en pèlerinage à Jérusalem. L’occasion est donc religieuse et la démarche spirituelle. On imagine sans mal cette famille entourée d’une très large parenté insérée à un « convoi de pèlerins », comme le dit Luc. C’est au retour qu’on en vient à chercher l’enfant. Peut-être s’est-il mis avec d’autres jeunes de son âge. Il n’y a aucun reproche d’insouciance à adresser à Marie et Joseph. Ils le cherchent et leur angoisse grandit au fur et à mesure que les heures passent. Ils font le chemin inverse et enfin trouvent Jésus au temple.
 
L’indication des trois jours n’est évidemment pas anodine. Elle laisse esquisser qu’un mystère se dévoile à nos yeux, comme à ceux de Marie et de Joseph. Jonas resta jadis prisonnier du montre marin durant trois jours avant de réapparaître et il en sera de même pour le Christ avant que ne resplendisse ce que Dieu son Père a fait pour lui en le réveillant de la mort. D’ailleurs, ici, dans l’évangile du Luc, la première parole de Jésus, avant même qu’il ne commence son ministère public, et comme ce sera le cas pour sa dernière parole, est pour nommer son Père. Voilà la clé de notre compréhension : le Père. Jésus révèle ici le lien intime qui l’unit à Dieu. A douze ans, il ne peut maîtriser la sagesse des anciens, il ne peut prétendre ni à leur expérience ni à leur expertise de la Loi. Même doté d’un don hors du commun, il fait preuve d’une intelligence qui dépasse l’entendement. Assis sur le parvis, là où se tiennent les docteurs de la Loi et là où il enseignera lui-même plus tard il converse avec ces spécialistes d’égal à égal, et plus encore : ceux-là « s’extasiaient sur son intelligence et sur ses réponses ». Il n’est nullement précoce ; la Loi sur laquelle il disserte avec aisance et assurance n’est pas une parole extérieure pour lui et qu’il aurait apprise. Elle lui est intime. La Parole de Dieu, c’est sa Parole ! Il est le Verbe de toute éternité, Parole de Dieu désormais faite chair.
 
Alors que saint Bernard de Clairvaux compare l’incarnation à un couffin rempli de la miséricorde divine que Dieu nous aurait envoyé et que la Passion fera éclater pour que se répande cette miséricorde, aujourd’hui au Temple ce couffin laisse entrevoir ce qu’il contient : l’amour d’un Dieu qui vient à notre rencontre. Marie et Joseph eux-mêmes commencent à percevoir le mystère de la filiation divine, bien qu’ « ils ne comprirent pas [à ce moment-là] ce qu’il leur disait ».  
 
Ainsi cette scène de Jésus au milieu des docteurs de la Loi est une révélation, une épiphanie, du mystère de Dieu en Jésus. Comme l’annonce des anges aux berges, comme les présents symboliques qu’offriront les mages, comme la colombe et la voix céleste au baptême qui témoigneront de sa condition de Fils bien-aimé, comme le signe messianique de l’eau changée en vin à Cana, aujourd’hui Jésus, au temple, révèle qui il est. Soyons comme Marie et Joseph des témoins de cette scène et entrons avec eux dans ce mystère d’un Dieu parmi nous. Ne nous arrêtons pas aux pieux sentiments qui nous feraient nous extasier devant un prodige en herbe. Jésus nous révèle qu’il est le Fils de Dieu, la Parole de Dieu faite chair.
 
AMEN
                                                                                                          
Michel Steinmetz

dimanche 23 décembre 2018

Homélie de la messe de la Nuit de la Nativité du Seigneur - 25 décembre 2018

Noël de tous les contrastes. Alors que les nuits sont les plus longues de l’année, les chrétiens fêtent la venue du Fils de Dieu qu’ils confessent être la lumière dissipant toutes les ténèbres. Alors que les retrouvailles familiales nous rassemblent, certains demeurent seuls, isolés et abandonnés. Alors que des repus se prélassent dans leur bien-être, d’autres sont contraints de mendier et de dormir dehors, sous des cartons. Alors que notre ville scintille de mille et mille feux, que la foule s’y presse, il a fallu la folie meurtrière et barbare d’un seul pour y semer la terreur et la consternation. Alors que notre cœur est en prise avec ses propres zones d’ombre et d’obscurité, ses égoïsmes, ses doutes et ses avidités, la bonne nouvelle de Noël retentit et elle est simple. Dieu parmi nous.
Nous savons bien que si nous attendions un monde idéal, nous ne fêterions pas Noël, ni cette année, ni les suivantes. Notre monde est tel qu’il est, tel que nous l’avons devant les yeux. Il y plus de deux mille ans, il en était déjà ainsi. Dieu avait fait alliance avec son peuple et il a fallu des prophètes pour tenter de faire revenir ce peuple dans les chemins du Seigneur. Rien n’y faisait. Tête dure et nuque raide, ce peuple choisi aimait penser qu’il trouverait sa force en lui-même, dans sa fierté, dans ses ressources. Dieu pourtant décidait de ne pas désespérer. Quand bien même, l’occupant romain, dont l’évangile prenant le soin de nous rappeler les noms de ses dignitaires, imposait ses vues en Galilée, Jean-Baptiste s’époumonait en proclamant l’imminence du temps de Dieu et l’appel à la conversion : « une voix criant dans le désert ». Rien de plus. Alors Dieu a décidé de donner son propre Fils, Jésus, l’Emmanuel. Non un prophète dont le nom s’ajouterait à la longue liste des porte-paroles de Dieu. Dieu lui-même, non plus une voix, comme se plait à le rappeler saint Augustin, mais le Verbe, la Parole. Dorénavant l’humanité pouvait trouver en elle-même la source et la force de son salut, parce que Dieu avait pris cette humanité.
 
Le monde, cette nuit-là, est bien sombre. Obscurité et pauvreté pour un couple venu de Nazareth à Béthléem. Des exclus bien malgré eux qui ont trouvé refuge dans une maison commune. Et d’autres marginaux, non considérés par le style de vie pastoral qu’ils mènent, sont les premiers témoins de cette révolution pour l’humanité. Au cœur de la nuit, « une troupe céleste innombrable », l’ensemble des cieux tressaillent de joie car ils savent, eux, ce que Dieu est en train de faire. Pourtant, sur terre, tout le monde dort dans l’insouciance et le poids du quotidien. Comment cela serait-il possible ? Allons donc… L’occupant est là ; la vie est dure. Dieu nous aurait oubliés. Pourtant, les bergers, eux, sont tirés de leur sommeil léger. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur terre aux hommes qu’il aime ». Ont-ils la berlue ? Ils sont pressés d’aller voir. Et ils verront. Contraste entre la gloire d’un Dieu qui vient renouveler le monde et le petit enfant vagissant entre Marie et Joseph.
Voilà pourquoi nous pouvons légitimement fêter Noël ce soir. Parce que Dieu n’a pas attendu de trouver un monde idéal et parfait pour venir y demeurer dans un accès de condescendance. Dieu vient à notre rencontre pour que « le peuple qui marchait dans les ténèbres » voie « se lever une grande lumière » (Is 9, 1). Il ne vient pas sous condition « car il s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes, et de nous purifier pour faire de nous son peuple, un peuple ardent à faire le bien. » (Tt 2, 14) Par contre, quand Dieu se fait homme, il révèle à l’homme ce qu’il avait oublié de propre nature : il a en lui la capacité à faire le bien. Telle est sa vraie nature. Par-delà tout ce qui noircit et salit la condition humaine, ce qui la pervertit et ronge jusqu’aux moelles de sa dignité, dans le non-respect de la vie à son commencement et à sa fin, par-deçà les immondices que nous accumulons et qui finiraient par nous faire croire que nous sommes comme cela, Dieu se plaît à nous montrer ce soir que nous ne devons désespérer ni de nous-mêmes ni des autres.
C’est une bonne nouvelle que nous apporte le petit Enfant de Dieu. Où que vous en soyez dans votre existence, sachez qu’aucune ténèbre ne résistera à la puissance de son amour. Et si vous vous estimez blasés, pensez nantis et repus, sachez-le aussi, c’est votre part de ténèbres et le Christ saura se faufiler dans les jointures de votre être pour vous apporter sa douceur et sa paix.
 
 
AMEN.
 
                                                                                                   
Michel Steinmetz

samedi 15 décembre 2018

Homélie du 3ème dimanche de l'Avent (C) - 16 décembre 2018

Que d’appels à la joie ! Appel de Sophonie adressé à Israël, à Jérusalem, appel de Paul adressé aux Philippiens, appel du psaume : « Jubile, crie de joie » (Is 12). Ces appels à la joie peuvent nous paraître quelque peu décalés, surtout en ces jours où la folie meurtrière a frappé notre ville. Décalés encore car pour beaucoup d’entre nous, ce qui les frappe davantage dans leur existence, ce ne sont pas les causes de se réjouir, mais plutôt les causes de s’attrister ou de se plaindre. Alors nous nous disons : est-ce que cette parole de Dieu n’est pas une sorte de mantra que l’on répète comme si, à force de le dire, cela finirait par arriver ?
 
Il faut nous rendre compte que ces appels à la joie ne s’adressaient pas à des gens qui étaient dans des situations particulièrement heureuses, car lorsque Sophonie s’adresse à Jérusalem et à Israël pour les appeler à la joie, ce n’est pas dans la période la plus prospère et la plus paisible de son histoire, mais plutôt dans une période de tiraillements avec des voisins puissants qui se font la guerre. Ils ont donc davantage l’expérience de la souffrance que l’expérience du confort et de la paix. Quant aux Philippiens, petite communauté dans une grande cité païenne, il y a fort à parier qu’ils n’étaient pas vraiment dans une situation particulièrement enviable. Et pourtant c’est à eux que Paul dit : « Soyez toujours dans la joie… » (Ph 4,4).
 
Mais alors quel est le fondement de cette joie ? Quelle est la source qui permet à ses hommes et à ses femmes, ballotés par les forces contraires de l’histoire, de trouver un peu de paix, de sérénité et de joie ? L’Écriture nous en donne la clef : « Le Seigneur ton Dieu est en toi… Il te renouvellera par son amour » (So 3,17). Et saint Paul dit aux Philippiens : « Le Seigneur est proche » (Ph 4,5). La source de la joie, c’est qu’au cœur de nos épreuves, de nos souffrances, des contradictions de l’histoire humaine, Dieu est proche, Dieu est présent. S’il se fait proche de nous, nous savons que nous ne périrons pas parce qu’il nous tiendra dans sa main. Cette certitude change complètement la manière de lire les événements et de les vivre.
 
Nous entendons la prédication de Jean-Baptiste et nous entendons surtout les questions que lui posent ses auditeurs : « que devons-nous faire ? » Qu’est-ce qu’il faut changer ? Vous aurez peut-être remarqué que la réponse de Jean-Baptiste n’est pas très religieuse ; il ne leur demande pas des prières supplémentaires ou des expressions de foi extraordinaires. Pourquoi ? Parce qu’il leur demande de se préparer à l’accueil du Fils de Dieu, et le chemin pour se préparer, c’est de vivre dans la justice. C’est pourquoi ce qu’il leur demande de faire, c’est tout simplement de mettre leur vie en ordre, de reprendre conscience que dans leur vie, ils font du bien et ils font du mal, et qu’ils doivent se délivrer du mal pour progresser dans le bien.
 
Si nous voulons être de vrais témoins du Christ et avoir la possibilité d’annoncer au peuple la Bonne Nouvelle, il faut que nous ayons le souci de cette phase préparatoire qui dispose le cœur et la liberté humaine à accueillir cette Bonne nouvelle. Il faut que nous soyons exigeants sur les manières de vivre, il faut que nous refusions la confusion qui se répand dans notre société où rien n’a plus de valeur morale, où tout est pris comme équivalent, et où l’on s’interdit tout jugement de valeur sur les actions et les manières de vivre. Il ne s’agit pas de devenir les procureurs et les juges de nos contemporains, mais nous devons être lucides sur notre propre manière de vivre en revenant à des critères de jugement simples entre le bien et le mal. Tout n’est pas bon, tout n’est pas bien, tout mérite d’être passé au crible, comme nous le dit ce passage de l’écriture : « il vient avec la pelle à vanner et il va nettoyer son aire » (Lc 3,17).
 
Demandons au Seigneur qu’il aiguise notre lucidité : nous pourrons alors être fortifiés dans la joie de ceux qui savent que le Seigneur est proche.
 
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz

samedi 8 décembre 2018

Homélie du 2ème diamnche de l'Avent (C) - 9 décembre 2018

Voilà  une semaine que nous avons emprunté le chemin de la venue du Christ. Aujourd’hui, le chemin dont nous parle le prophète Baruch, c’est celui par lequel les déportés d’Israël vont pouvoir rejoindre Jérusalem, c’est le chemin du retour, du pèlerinage et de la renaissance. Les juifs ont été déportés après une défaite militaire, voilà qu’ils sont ramenés chez eux, non pas par une victoire militaire, mais par la puissance de Dieu. Car Dieu va non seulement tracer le chemin à travers le désert, mais encore le rendre praticable en abaissant les collines, en comblant les ravins, en aplanissant les sols. Les juifs sont partis dans les larmes, ils reviennent en chantant. Leurs pères sont partis écrasés par la défaite, ils reviennent tous joyeux de retrouver leur terre, leurs villes et de restaurer l’alliance avec Dieu.
 
Quand l’évangile de Luc nous annonce la mission de Jean-Baptiste, il prend soin d’énoncer très clairement le cadre géographique et historique de cette mission : non seulement qui est empereur à Rome, mais encore gouverneur en Judée, celui qui a le pouvoir en Galilée, au pays d’Iturée et de Traconitide, en Abilène, et puis les deux grands prêtres qui ont le pouvoir au grand Sanhédrin à Jérusalem : Hanne et Caïphe. De tous ces personnages, on trouve trace dans l’histoire universelle. Ils situent l’intervention de Dieu dans un cadre défini d’espace et de temps, dans des événements historiques repérables. Le chemin de Dieu va concrètement s’esquisser au cœur de la vie tumultueuse des hommes. Pas de manière extérieure ou extraordinaire, mais en traversant l’histoire. C’est là que Dieu y révèle son salut. Á ce moment-là, le prophète Jean-Baptiste n’annonce pas la victoire d’Israël, mais il annonce un chemin. Ce chemin ne va pas ramener les déportés de jadis, mais ce sera le chemin par lequel va venir le Sauveur. Il ne traverse pas le désert mais les ténèbres dans lesquelles le peuple est plongé, il traverse l’oubli de la Parole de Dieu et de l’Alliance, il traverse les erreurs dans lesquelles ils ont sombré par leur manière de vivre.
 
Redresser le chemin, aplanir les obstacles, combler les ravins : apparemment ce n’est plus Dieu qui prépare le chemin pour son peuple, c’est le peuple qui est appelé à préparer le chemin pour son Dieu. Et cette préparation c’est, comme nous l’indique l’évangile, la conversion des cœurs ; c’est le baptême de conversion pour le pardon des péchés auquel Jean-Baptiste appelle le peuple qui l’écoute.
 
Paradoxe que présente ce chemin. En effet, le prophète Baruch nous dit que c’est Dieu qui le travaille, l’aplanit, le rend praticable pour son peuple, alors que l’évangile de Luc, par la bouche de Jean-Baptiste, nous dit que c’est au peuple de le préparer pour que le Seigneur vienne. Il ne s’agit pas d’une contradiction ou d’un renversement de l’approche de la foi. Il s’agit au contraire de prendre conscience que la venue du Christ est à la fois un don de Dieu, celui qu’il envoie dans le monde, celui qui va être le Verbe incarné, Dieu vivant au milieu des hommes, et en même temps un appel à tous les cœurs, à toutes les libertés à se convertir et à lui laisser la voie libre pour se rendre accessibles à cette visite du Messie.
 
Le temps de l’Avent, temps de préparation, temps d’attente et d’espérance, nous le vivons sous la double lumière de cette puissance miséricordieuse de Dieu qui vient à nous et nous appelle à la conversion. Il n’y a pas de compétition, il n’y a pas de concurrence ! On ne va pas dire : « si c’est Dieu qui fait le travail, je n’ai rien à faire ! ». Et « si c’est moi qui fais le travail, Dieu n’a rien à faire. » Nous sommes unis dans la même perspective et le même objectif que le Fils de Dieu puisse venir en ce monde et qu’il y soit accueilli. Cette convergence de l’œuvre de Dieu et de la conversion des hommes se trouve éclairée par la parole du Christ lui-même quand il dira : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). En Lui, toute la miséricorde et tout l’amour de Dieu se livrent à l’humanité. En Lui, toute la capacité d’accueil de l’humanité est portée à son maximum pour que ce don de Dieu soit reçu, reconnu et servi.
 
AMEN.
 
Michel Steinmetz